La dé-marche des fiertés supporters, patriotes et identité
On ne va pas se mentir, on a bien essuyé une petite larme mardi soir 14 juillet sur le coup de 23 heures. Furtivement. Dallas, ton univers est décidément impitoyable, for sure. Mais n'est-ce pas l'illustration de la dure loi du sport ? Et il faut objectivement reconnaître que Yamal et ses coéquipiers ont surclassé dans le jeu collectif M'Bappé et les siens. L'espoir brisé de voir figurer une troisième étoile sur le maillot frappé du coq gaulois aura au moins une vertu : celle de nous épargner d'entendre à longueur de journée comme une litanie cette phrase imbécile aux allures d'indubitable évidence et de normalité ordinaire : « je suis fier d'être français ». Comme si cela procédait d'un état naturel ne requérant aucune explication. Comme si c'était aux autres, ceux qui n'en sont pas forcément fiers d'expliquer pourquoi ils ne sont pas tout à fait normaux !
C'est ce que nous nous proposons de faire. Mais auparavant et pour rester dans le registre footballistique qui est le miroir des dynamiques sociales, observons un curieux phénomène à géométrie variable : quand les Bleus l'emportent, le pays dans sa quasi totalité brandit le drapeau tricolore et célèbre ''nos'' joueurs, la victoire devient un symbole de l'unité nationale. Mais quand les Bleus s'inclinent, certains idolâtres d'hier - une minorité certes, mais très bruyante et très visible – n'hésitent pas à incriminer les joueurs issus de l'immigration comme si leur appartenance à la nation était conditionnée à la performance !
On parlera alors d'une forme de racisme situationnel : on accepte la diversité quand elle sert l'image du pays, on la rejette dans le cas inverse, tel un bouc émissaire commode et un exutoire à sa propre frustration.
Au début des années 1980, à la grande époque du hooliganisme anglais et de la très droitière Mme Thatcher, quand le foot devenait parfois la guerre (...des Malouines avec les divers avatars qui l'ont suivie – ''la main de dieu'' de Maradona notamment), Renaud sortait une chanson intitulée ''Miss Maggie'' dans laquelle il fustigeait les hordes de supporters (...) abreuvés de haines et de bières, déifiant les crétins en bleu, insultant les salauds en vert (…) La situation ne s'est guère améliorée depuis lors : dans les stades de beaucoup trop de pays européens, les mêmes individus bas du front, exhibant des tatouages dont la laideur le dispute à la vulgarité, lancent des cris de singe en direction des joueurs de couleur et n'hésitent pas, bras tendu, à entonner des chants nazis !
Ce qui définit ces supporters au sens très étroit du terme (les ''ultras'') aussi étroit que l'esprit des susdits, c'est le caractère totalement inconditionnel voire fétichiste de leur attachement à l'objet (l'équipe locale aussi bien que l'équipe nationale) qui devient par là-même totémique (et fait les choux gras des vendeurs de produits dérivés); ils sont incapables de porter un regard distancié sur la qualité du jeu qui n'est in fine qu'un prétexte à l'expression de leurs turpitudes. Ils puisent dans cet attachement et dans l'appartenance au groupe de leurs pairs, une part importante voire essentielle de leur identité. C'est la même mécanique qui meut l'activité des groupuscules nationalistes/ identitaires qui recouvrent souvent d'ailleurs les mêmes personnes.
Cette thématique de l'identité nous ramène à la question initiale : pourquoi devrais-je être fier d'être français ? De quel mérite ai-je fait preuve dans cette situation ? Le hasard a voulu que je naisse avec la peau blanche sur le sol français, de parents français avec un patronyme qui fleure bon le terroir et ses lointaines racines en pays éduen, de sexe masculin et d'orientation hétéro. Du point de vue juridique, le fait d'être né sur le sol français fonde mon identité, inscrite sur la carte éponyme que je garde dans mon portefeuille. Je n'ai rien choisi. De cette contingence, je ne suis pas spécialement fier, mais pas davantage honteux, je l'assume. Il le faut bien. What else ? Sauf à demander et obtenir ta naturalisation dans quelque eldorado fantasmé, tu es condamné à cette assumption. Mais tout bien pesé, je suis plutôt satisfait d'être né dans le pays de Descartes et de la déclaration des droits de l'Homme et du citoyen ; il y a tellement d'autres possibilités plus douloureuses. Cela fonde mon identité sur le plan moral et intellectuel car j'adhère globalement aux valeurs que propose la République. En France, la nation pensée comme ''un plébiscite de chaque jour (Renan)'' procède de la République. C'est en se référant à sa devise - le tryptique qui figure au fronton de nos mairie auquel on ajoutera la laïcité - que l'on fait nation.
J'aurais certes pu être plus beau, plus fort, plus riche ; mais consolation ultime : j'aurais pu aussi être beaucoup plus con ! À l'image de certains de mes con-patriotes tels ceux qui étalent, en guise de viatique intellectuel, leurs névroses paranoïaques et xénophobes dans des médias de tout petit chemin fangeux.
Reprenant un aphorisme parodique de ''la ferme des animaux'' d'Orwell qui dénonce les régimes totalitaires ( tous les animaux sont égaux, mais certains sont plus égaux que d'autres), Coluche, dans le style inimitable qui était le sien énonçait ; « Dieu a dit ; il y aura des hommes blancs, il y aura des hommes noirs, il y aura des hommes grands, il y aura des hommes petits, il y aura des hommes beaux, il y aura des hommes moches et tous seront égaux ; mais ça ne sera pas facile (…) il y en aura même qui seront noirs, petits et moches et pour eux, ce sera très dur ! ». On ne saurait mieux résumer notre problématique.
J'aurais pu naître en Inde dans la plus basse caste de l'hindouisme, assigné à vie à cette situation ; j'aurais pu naître au Soudan aux prises à une guerre tribale sempiternelle ou encore homosexuel dans un Sénégal livré à une junte militaire homophobe ; j'aurais pu naître dans un corps de femme dans l'Afghanistan des talibans et j'accepterais peut-être de bon gré mon statut au nom d'une religion à la prégnance culturelle absolue, composante majeure de l'identité sociale !
En définitive, il y a deux manières de concevoir la notion de fierté. Dans une approche que l'on peut dire sartrienne (existentialiste), la fierté est nécessairement associée à l'effort personnel, à ce que l'on accomplit ou ce que d'autres accomplissent avec notre aide et notre accord (on ne parle pas ici du 12ème homme). L'autre approche, liée non pas à ce que l'on fait mais à ce que l'on est, renvoie peu ou prou à une conception métaphysique du monde : c'est Dieu qui en a décidé ainsi et je suis fier de le glorifier et le servir à la place qu'il m'a assignée quand bien même je ne ferais pas partie des élus. Amen.
Ce qui correspond d'une certaine façon à reconnaître un déterminisme qui peut être rassurant (on sait que l'idée selon laquelle Dieu puisse ''jouer aux dés'' répugnait fort à Einstein) face à la physique quantique qui fait la part belle au hasard. Mais Dieu n'est qu'une hypothèse. Les derniers développements de la cosmologie quantique dite descendante traitent la question du design (dessein) c'est à dire de l'habitabilité de l'univers, à la manière dont mutatis mutandis les biologistes considèrent le design dans le monde du vivant : mutation aléatoire et sélection naturelle, en l'espèce sur fond de champs d'énergie. Quelques gouttes de déterminisme dans un océan d'aléas ; tout le challenge consiste à faire le mieux possible avec cette précieuse rareté. C'est ce qui définit l'efficience en économie.
Ceci étant dit, on a tourné le regard vers Miami et le match pour la médaille en chocolat. Que le beau jeu triomphe et que le meilleur gagne ! Cela aurait été sympa qu'il soit vêtu de bleu. Sinon on se consolera avec la belle victoire des Bleus de l'ovalie contre ceux du Japon. Toujours avec modération.
S. B-V