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> Vie locale > LE CREUSOT
26/11/2022 03:17
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Disparition : Christian Bobin, mon ami, qui aimait tant Le Creusot, «la plus belle ville du monde, baignée de lumière verte»

Il n’était pas poète, mais un écrivain poète. Il est resté fidèle à sa ville du Creusot, dont il a été un des grands ambassadeurs.
Je viens de perdre un ami. Sans doute que beaucoup de personnes ont partagé ce sentiment en découvrant que l’écrivain creusotin Christian Bobin a été emporté par la maladie. Il est mort le mercredi 23 novembre. C’était le jour de la Saint-Clément, au milieu d’un automne dont il appréciait les couleurs.
Un ami est parti, laissant derrière lui une œuvre monumentale. Christian Bobin faisait chanter les mots. Il allait chercher de la lumière, ou plutôt trouver de la lumière partout. Ses livres étaient délicieux à parcourir.
Il n’était pas un poète comme cela a pu être dit ou écrit. Il était un écrivain qui mettait de la poésie dans ce qu’il écrivait. La nuance est importante. Christian Blobin était un écrivain, mais aussi un philosophe des temps modernes.

Notre histoire aurait très bien pu ne jamais exister. Elle était née dans un défi, quand Claude Meiller, alors directrice de L’arc avait annoncé que Bobin avait accepté de venir faire une lecture, un soir à L’arc. Elle avait présenté sa venue dans la grande maison comme un trophée. Car faire venir Christian Bobin relevait alors de l’exploit. Elle avait aussi expliqué qu’il n’aimait pas rencontrer les journalistes.
 
Histoire d’une délicieuse rencontre
 
Allons bon. Christian Bobin, écrivain du Creusot, qui vivait au Creusot, n’ouvrirait pas sa porte à un journaliste local. Il fallait en avoir le cœur net. Je me souviens toujours de cet après-midi où j’ai frappé à sa porte dans un immeuble de la montagne des Boulets.
C’est vrai que dans un premier temps il n’a pas ouvert sa porte en grand. Comme pour mieux se protéger. Mais très vite il m’a invité à partager un verre ou un café. Le début d’une longue histoire, jalonnée d’éclats de rire. Car c’est d’abord cela qui m’avait frappé. Il avait ri de bon cœur quand je lui avais expliqué que Claude Meiller l’avait présenté un peu comme un ours, vivant enfermé dans sa caverne.
Christian Bobin a d’abord accepté de se confier dans une longue interview. «Je n’ai jamais encore beaucoup parlé localement du Creusot. Le moment est venu. Je vais le faire et je te propose de prendre des photos, dont je vais écrire les légendes !» m’avait-il dit en substance.
Quelle fierté et quel honneur que cette publication du 15 avril 1994. Une page en couleur. La dernière du quotidien départemental. Avec un titre : Le Creusot de Christian Bobin «La plus belle ville du monde».
 
«Je n’exagère rien en écrivant cela»
 
Quelle plus belle déclaration d’amour que celle de l’écrivain pour la ville où il était né, où il avait grandi et où il avait décidé de rester vivre. Christian Bobin avait fait sa sélection parmi plusieurs photos. Il avait choisi cinq photos et produit autant de textes originaux en forme de déclaration d’amour, même en osant égratigner les Schneider.
Sur la photo montrant la Plaine des Riaux, le centre ville et le site industriel, il avait écrit : «Devant cette image je sais que j’ai beaucoup de chance : Je suis né et j’habite dans la plus belle ville du monde. Je n’exagère rien en écrivant cela : qu’est-ce que la beauté, sinon la présence brute de toute la vie dans un seul détail ? Donc, je répète : Je suis né et j’habite dans la plus belle ville du monde».
Cette déclaration d’amour avait provoqué des réactions autant que des commentaires peu sympathiques à l’endroit du Creusot. Certains avaient parfaitement compris le message. D’autre non. Cela avait fait beaucoup rire l’écrivain.
Son coup de coeur à «La plus belle ville du monde» avait un peu étouffé une autre appréciation, tellement vraie. Dans le texte original au sujet de la rue du 4 septembre, où il avait grandi, à côté de l’église Saint Charles, Christian Bobin avait mis en lumière une réalité du Creusot : «C’est la rue où j’ai grandi, enfant. Il y a des dizaines de rues semblables au Creusot : les arbres en pleine ville, la campagne en plein cœur. De loin, de très loin, de Paris, on me dit : Le Creusot c’est l’usine. Mais de près, quand on y est, ce n’est pas l’usine, c’est la campagne, une ville ouverte, baignée de lumière verte».
 
Du Creusot à Assise depuis sa fenêtre aux Boulets
 
L’écrivain avait su mettre quatre mots, sur une des plus belles réalités du Creusot : Une ville où la campagne et la nature sont présentes : Une ville effectivement baignée de lumière verte.
Sur une autre photo, il avait encore écrit : «Voilà ce que je vois de ma fenêtre. Ces arbres, ces maisons et ce ciel entrent depuis des années chez moi, teintent secrètement la feuille blanche où je vais écrire. Pour parler de Saint-François d’Assise, je n’avais pas besoin d’aller me perdre en Italie. Il me suffisait entre deux phrases, de relever la tête et de contempler, en souriant, cette image. Les anges ne sont pas des gens prétentieux : Ils ne fréquentent pas que les musées ou les terres gorgées d’art et de culture. Ils viennent aussi ici, jouer à la balle dans le terrain vague du ciel».
Avec ce texte original l’écrivain expliquait comment allait son imagination. En faisant référence à Saint-François d’Assise il expliquait un peu ce qu’avait été le succès du Très Bas, le livre qui lui a offert la reconnaissance du monde de la littérature.
Avec cinq textes sur – vrai petit bonheur de photographe – Christian Bobin avait donc pour la première fois écrit en grand sur son Creusot.
Pour illustrer son interview, il avait souhaité que l’on aille, disait-il, faire des photos dans la forêt de Saint-Sernin, au bord d’un étang. Il en a parlé dans ses livres. Mais l’étang se trouvait en réalité sur la commune de Marmagne, à Visigneux.
 
Un passeport pour photographier Delerm et Kourouma
 
Il a aussi été écrit qu’il avait habité à Saint-Sernin du Bois. C’est faux. Il fallait oui passer par Saint-Sernin pour aller dans sa petite petite maison collée à des arbres. Mais elle se situait sur la commune de Saint-Firmin.
Cela amusait beaucoup celui, qui à l’exception de ses études à la Fac à Dijon, aura passé pour ainsi dire toute sa vie au Creusot et dans sa très proche région.
C’est donc ce Christian Bobin là dont j’avais tiré le portrait. Les photos lui avaient plu et il m’avait alors proposé d’être son photographe plus ou moins attitré. Ce qui lui évitait des séries de photos à Paris ou avec des photographes parisiens, peu bavards qui avaient envie de repartir du Creusot tout juste après y être arrivés, disait-il dans un grand éclat de rire.
C’est l’agence Opale qui avait pris mes reportages photos pendant une bonne décennie. Ce qui m’avait aussi ouvert les portes pour photographier d’autres stars de la littérature, dont Philippe Delerm et  Ahmadou Kourouma.
 
Frappé par la mort un samedi après-midi
 
Chaque séance photo avec Christian Bobin était parsemée de ces éclats de rire qui étaient dans son ADN. Sauf deux. Un samedi après-midi nous avions rendez-vous et quand j’avais sonné à sa porte il venait d’apprendre que sa Ghislaine, sa complice, venait de mourir aussi brutalement que cruellement. Nous étions restés ensemble deux bonnes heures et j’avais partagé sa douleur. Il avait tenu à faire les photos demandées par Paris une quinzaine de jours plus tard. Mais aucune n’a été utilisée car son visage transpirait la douleur. Ce n’était pas le Christian Bobin que tout le monde connaissait et adorait.
La deuxième séance avait eu lieu quand il avait partagé une de mes souffrances et avait su me communiquer un peu beaucoup de sa force.
Voilà pourquoi nous étions devenus amis. A passer des heures à parler de tout et refaire le monde. A parler de ses ouvrages à venir.
 
Le livre que toutes les femmes…
 
Dont ce qui reste un chef d’œuvre aux yeux de beaucoup, je veux évidemment parler de «La plus que vive». Un livre hommage à Ghislaine, sa complice, trop tôt arrachée à la vie.
J’étais dans l’avion m’emmenait à Moscou pour aller suivre le départ pour la station Mir de la Creusotine Claudie Haigneré, quand j’avais découvert la critique dans Le Figaro qui présentait l’ouvrage comme une autopsie. Une critique violente qui avait touché Christian en plein cœur, et lui avait fait beaucoup de mal.
«La plus que vive» est un ouvrage qui aura séduit des centaines de milliers de femmes. Et qui aura fait dire à la comédienne Charlotte Valendrey, sur un plateau télé, que «toutes les femmes aimeraient que ce livre leur soit dédié !»
Chaque livre a une histoire. Certaines sont délicieuses. Comme celle concernant «L’homme qui marche» publié un an plus tôt. Christian Bobin m’avait expliqué qu’une secrétaire du Figaro l’avait appelé, à la demande Franz Olivier Giesbert, pour écrire un texte sur le Christ, pour une série au moment de Noël. Par deux fois l’écrivain du Creusot avait refusé. Et puis c’est FOG en personne qui l’avait appelé, «comme un enfant gâté qui ne comprenait pas mon refus et à qui j’avais dit que je n’avais pas envie, mais que peut-être, sait on jamais…»
 
La merveilleuse histoire de L’Homme qui marche…
 
La suite de l’histoire est croustillante : «Un matin je me suis réveillé assez tôt. Avec des remords. Je me suis dit que je n’avais pas été sympa. Alors je me suis mis à ma machine et j’ai écrit «L’homme qui marche» d’une seule traite !» Un livre où Bobin parlait du Christ sans le citer.
L’écrivain avait l’habitude quand il sortait un livre chez Gallimard, de donner un texte à un petit éditeur. Et c’est ainsi qu’il confie «L’homme qui marche» à l’éditeur «Le temps qu’il fait». Le succès du livre est fulgurant. Et Bobin se retrouve à la rentrée 1995 avec deux livres dans les classements littéraires. «L’homme qui Marche» et «La folle allure».
Oui Christian Bobin était infiniment bon. Trop bon peut être diront certains. Mais la bonté ne se limite pas.
Son écriture et ses mots dans une conversation, ont toujours été apaisants. La poésie qu’il mettait dans son écriture, ses références mystiques, son rapport à la religion, lui ont valu des critiques violentes. Il ne les a pas toutes lues, car chez Gallimard on évitait de lui envoyer ce qui pouvait trop le blesser. Et comme il n’était pas un fan d’internet, il se préservait.
 
Des livres et des fleurs
 
Il y a quelques années, il était revenu vivre au Creusot. Pas loin de la Librairie Plein Ciel où il était sans doute le plus gros acheteur. Car Christian Bobin achetait des livres, encore et toujours. Il achetait aussi des fleurs. Souvent. Pour toujours en avoir sur une table à la maison. Et parfois écrire sur elle, comme il écrivait parfois en contemplant le ciel. Ou en écoutant les cris joyeux des enfants qui montaient depuis le Collège Centre, quand il habitait rue Traversière, avec vue directe sur le Parc de la Verrerie.
Christian Bobin avait ceci de merveilleux et de commun avec Philippe Delerm, que de savoir décrire des choses simples avec les meilleurs mots. Des lignes et des paragraphes ciselés, délicieux à découvrir, à lire et à conserver en mémoire.
La dernière fois où nous avons passé beaucoup de temps ensemble, c’est quand il m’avait appelé pour retrouver une photo. Pour illustrer le «Cahier Christian Bobin» aux éditions de l’Herne. Avec Lydie son épouse nous avons regardé des centaines de photos. Il se souvenait de l’une où je l’avais immortalisé au pied de l’église Saint-Charles, depuis la rue Foch. Lui en haut et moi en bas. Il voulait donc cette photo sous l’église. C’est là qu’aura lieu une cérémonie religieuse ce lundi 28 novembre.
A son épouse, à sa famille, à tous ses amis, creusot-infos présente ses condoléances attristées.
Salut l’ami. Tu me disais toujours, «quand je vais partir il ne faudra pas être triste». Excuse-nous, excuse-moi de l’être. Et pas qu’un peu. Tu avais encore tant de belles choses à écrire ! Tant de grands éclats de rire à partager.
 Alors on va essayer de rire encore, parfois, en pensant à toi. Mais pas tout de suite. Au revoir Christian. Les anges vont te faire une haie d’honneur.
Alain BOLLERY
( © Photos Alain BOLLERY 
agence OPALE
reproduction interdite )
 
Avant de connaitre les succès littéraires, Christian Bobin avait été l’employé de l’Institut Jean-Baptiste Dumay et avait écrit de 1982 à 1990 pour la revue Milieux.