
De retour du Mondial aux Etats-Unis où il a sifflé en quarts de finale, l'arbitre bourguignon Clément Turpin et son ami Anibal Castano, ancien arbitre international de basket, se sont retrouvés pour une pizza, au Passe Temps à Montchanin. Comme ils en ont l'habitude. Cette fois-ci, l'ami Anibal a pris sa plume. A déguster sans le sifflet à la main...

Depuis presque deux décennies, il est rare que nous ayons manqué au rituel de chaque été où Clément et moi avions presque pris l’habitude de cocher la case d’un rendez-vous spécial dans un restaurant du coin pour y partager une pizza pas comme les autres et que nous avions inscrite à notre menu comme : celle de l’amitié, de la passion, de l’arbitrage.... Et d’un zeste de chose humaine ! C’était chose faite il y a quelques jours ... Et que l’histoire est belle :
Flashback Novembre 2009 : Mon téléphone sonne ... « Bonjour Monsieur, je m’appelle Clément Turpin, je suis arbitre de foot... Je me suis permis de rechercher votre numéro pour vous appeler. J’ai vu que vous êtes arbitre international de basket et j’encadre un stage de jeunes arbitres régionaux dans quinze jours à la ligue à Montchanin... J’aurais aimé savoir si vous pouviez nous accorder un créneau de quelques instants pour nous parler de votre expérience au travers de votre activité d’arbitre, ce qui je pense pourrait beaucoup intéresser et aider nos jeunes arbitres ... ».
Surpris par cette démarche à mon encontre et interloqué par la maturité de ce jeune de 27 ans que je n’ai jamais vu mais dont j’avais entendu qu’il venait de rentrer dans le groupe élite de l’arbitrage de « Ligue 1 », je lui rétorque : « Ecoute, je suis moi-même très intéressé par la découverte et la connaissance des codes de l’arbitrage d’autres disciplines et en tant que formateur de ma fédération, je te remercie pour cette sollicitation et te propose une intervention autour d’un thème qui me tient à cœur :
« Psychologie de l’arbitrage et gestion des conflits » ... qui peut parfaitement correspondre à vos séances de travail... et que nous avons me semble-t-il en commun ». Je me rends donc le jour « J » à ce stage de foot et je passe un moment d’une richesse incroyable d’échanges et d’approches de problématiques communes autour de notre activité d’arbitre sur lesquelles nous débattons toute la matinée. Je fais donc la connaissance de Clément Turpin avec qui un incroyable feeling s’établit et qui plus est, marqué par le sceau du début d’une histoire de partage, de passion, de respect et d’amitié que seul peuvent offrir la providence et l’ironie des rencontres d’une vie.
14 et 15 Mai 2011... Il n'y avait pas que DSK
Dans les mois qui suivent, je sollicite Clément sur une ou deux opérations « Basket » et je reparticipe encore sur une ou deux opérations « Foot » pour répondre nos sollicitations respectives, faire écho à la magie du jour « UN » et cela bien sûr autour de la formation et de l’approche de notre passion de l’arbitrage. Une relation de confiance réciproque s’installe naturellement entre nous et nous ne manquons pas de partager au téléphone ou par message un grand nombre de situations vécues au hasard de nos rencontres.
Clément Turpin, tel une étoile filante s’installe alors comme une valeur d’avenir et de référence dans le microcosme de l’arbitrage Français... Comme un clin d’œil du ciel et ironie du hasard, il est désigné au Stade de France pour diriger la finale de la coupe de France (PSG – Lille) le 14 mai 2011, alors que le lendemain je dirigeais moi-même la finale de la coupe de France de Basket à Bercy (Elan Chalon – Limoges). Nous n’avions pas manqué de nous encourager mutuellement et ne pouvons pas oublier et rappeler ce weekend « lunaire » où un célèbre homme politique avait fait passer au deuxième plan dans les « News » du dimanche matin, la défaite du PSG contre Lille à cause de ses frasques dans le Sofitel de New-York...
A partir de cet instant, nous nous étions promis tous les deux de se revoir au moins une fois par an autour d’une pizza pour débriefer nos saisons, partager nos anecdotes, parler de nos compétitions passées, celles à venir et même trouver des réponses à des situations particulières et relationnelles vécues sur les terrains respectifs de nos rectangles de pelouse et de bois.
Diego Simeone... 13ème minute
Des vies parallèles d’arbitre nourries par des trajectoires différentes au regard de ma modeste carrière d’arbitre international de basket et celle stratosphérique de la sienne... mais, nous avons continué de partager notre ADN arbitrage avec une même passion intacte des codes de la direction du jeu dans le prisme triangulaire composé de « Entraineur – Arbitre – Joueur » .... Et oui, nous nous sommes retrouvés farouchement d’accord sur l’évidence qu’Arbitrer, c’est Diriger et cela, en intégrant chaque fois mille paramètres du moment, rendant chaque rencontre « Unique » et nécessitant souvent en marge des règles technique et réglementaires de ne pas mésestimer les contextes sportifs, historiques, polémiques, économiques, médiatiques... à parfois mêmes politiques !
Combien de mercredi soir depuis plus de dix ans à suivre mon ami Clément sur les ondes cathodiques de ses partitions exemplaires à City, à « L’Allianz Arena de Munich », au « Santiago Barnabeu de Madrid » ou à l’ « Emirates Stadium » où un 26 avril 2018 il éclaboussa le match (Arsenal – Atlético de Madrid) de son talent et de sa maturité en expulsant le bouillant Diego Simeone à la 13ème minute (!!!) qui pensait surement que le « jeune Turpin » n’allait pas oser résister à ses tentatives de déstabilisation... et dont ce soir là – Clément – reçu de la part du boss de l’arbitrage de l’UEFA un message aussi cinglant qu’élogieux pour avoir su, à ce moment-là, dans ce contexte-là, prendre cette décision vitale que le foot avait besoin. ... ce que je ne manquais pas de lui signifier aussi par message cinq minutes après la fin du match en le félicitant sans détour : « Bravo mon Clem pour ta grosse paire de c....., ce soir tu es rentré aux yeux du monde dans le top mondial des arbitres FIFA ».
Encore des étoiles plein la tête
Clément, devenu connu et donc reconnu pour ses compétences ... enchaine ... Top matches de « Ligue 1 », Championnats d’Europe, Finale de la Champions League à domicile (Paris – Stade de France) entre le Real Madrid et Liverpool, pléthore de matches où il est désigné quand il y a un haut niveau risque de dérapage diplomatique, politique ou aux conséquences toujours « non neutre » dans la sphère du football mondial... Après la Russie et le Qatar, troisième coupe du monde de l’autre côté de l’Atlantique ... qui pour le coup était le fil conducteur l’autre soir de notre pizza annuelle.
Même Clément Turpin avec son CV de malade avait encore des étoiles plein les yeux à son retour du pays de l’oncle Sam. Clément est resté concentré pendant six semaines... dans ce qu’il pouvait contrôler, sur ce qu’il savait faire au regard d’un travail d’expertise constant et continu auquel il s’astreint chirurgicalement tout au long de ses saisons et des compétitions pour lesquelles il est sollicité. Tout au long de son Mondial Américain, dans sa base Floridienne à Miami, Clément ne croit qu’à cela ... son travail d’analyse avec ses deux assistants (Nicolas et Benjamin) qu’il ne dissocie jamais de sa performance ... le travail, rien que le travail ... Continuer de se préparer sur place, physiquement, mentalement, attendre tranquillement du staff une désignation éventuelle, patienter à défaut, se « bouffer » plus de quatre-vingt matches en « Live » à la télé dans sa chambre d’hôtel, ne rien laisser au hasard, prendre les infos du jeu, décortiquer la justesse des
consignes données par le staff FIFA, enrichir sa base de données de situations simples ou complexes... C’est la condition pour se sentir toujours prêt, averti et préparé.
Dernier carré inaccessible à cause... des bleus
Clément me raconte son aventure américaine, il comprend rapidement et malgré le job XXL effectué par son trio que le graal sera impossible à atteindre cette fois-là (la finale) ... Trop d’éléments s’opposent à toucher ce zénith et notamment Le parcours de l’équipe de France qui pour la 3ème fois d’affilée va jouer une 1⁄2 finale. Clément me raconte : « Tu te rends compte Anibal, j’aurai eu l’honneur de vivre 3 coupes du monde et sur ces 3 compétitions majeures, Didier Deschamps et son équipe sont allés au bout presque à chaque fois ! Bravo à lui, à son staff, à tous ces joueurs Français talentueux... et pour moi « c’est la vie ! ». Clément a pris l’habitude, il connait les règles et les aléas ; d’ailleurs quand les journalistes avant la compétition lui demandent :
« Que préfèreriez-vous Clément : Que la France aille en finale ou que vous, vous soyez en finale ? » Sa réponse est pleine de finesse et de subtilité : « Je souhaite qu’il y ait des BLEUS en finale ! » ... Clément est le « Ref » Français et donc la FIFA ne se hasardera jamais à créer une polémique ... cela même en ayant désigné Clément Turpin en décembre 2025 comme : son meilleur arbitre du monde ! Tout est trop sensible, trop à risque, trop d’intérêts partout, top de pression à tous les étages ... Clément sait cela, il l’a intégré, il l’a compris ... tout juste frustré, ce qui est humain mais il n’était venu que pour arbitrer, même avec son âme de compétiteur !
Whaaaa, Trop fort mon Clem
Dans notre pizzeria, la soirée passe à la vitesse de l’éclair. Reconnu par un client, il accepte un selfie qui coupe notre échange, se réinstalle dans notre discussion au moment interrompu... Tant de choses à nous raconter, à se commenter ... « Au fait Clément, lors du quart « Angleterre – Norvège » quand le norvégien ouvre le score et que tu ne siffles pas une faute préalable sur Kane, je lève mes bras au ciel ... je me dis « catastrophe » ! ... et je m’inquiète ... ». Le but est accordé, et le ralenti repasse l’action sur Kane où il n’y a aucune faute ... Whaaaa, Trop fort mon Clem, ça c’est une « non décision » de Over Top referee !
Comme tout au long de cette compétition, Clément traverse les rencontres avec son « Body langage » retournant calme, maitrise et sérénité, en communiquant juste ce qu’il faut.... Jamais trop, jamais pas assez. Les joueurs qui le connaissent bien savent et n’essaient pas de le bousculer... ils savent ! Pour ma part embarqué avec lui bien malgré moi dans son aventure, je me contente de l’encourager à distance, de lui envoyer quelques bonnes ondes... à chaque rencontre de lui transmettre le premier sms de félicitation entre le coup de sifflet de fin de match et son retour aux vestiaires et à presque chaque fois en plein milieu de ma nuit, mon téléphone ébruite son clic de « message reçu » ... ça me donne le sentiment d’un lien cosmique entre lui aux antipodes de la terre et moi dans mon enclave Brogélienne. Clément ne manque quasi jamais de me retourner son « Merci » ...
J’en ai le ventre retourné de tant de gratitude, d’attention et de fidélité... Trop hors norme mon ami ... prendre le temps de cela alors qu’il est plongé dans une pleine concentration au cœur de sa compète, c’est juste la marque de sa générosité, de sa dimension et du grand mec qu’il est surtout avant d’être un immense arbitre !
Fier et privilégié...
Voilà, je passe mille autres détails, la pizza 2026 est consommée, les 250 minutes passées ensemble en moins de 250 secondes, aussi. Je me sens fier et privilégié que Clément m’ait réservé son seul jour disponible des 365 de son année bien différent du commun des mortels... encore hier à Athènes pour honorer un match retour de qualification à la ligue des
Champions, il m’a redit l’impatience qu’il avait de me retrouver pour me raconter son périple US... Incroyable !
Dès ce weekend il va repartir sur sa route, former d’autres jeunes arbitres en stage et apporter à son tour son regard, son expertise, cette expérience accumulée, interminablement riche d’enseignement et d’acquis. Il va ensuite retourner et vivre son meilleur sur tous les Stadium et Arena du monde tant sa base de données et de situations est fournie de référentiels vécus, analysés et intégrées. Pas de risque d’endormissement, pas de piège d’égarement, d’être blasé ou que le diamètre de sa tête augmente...
Non, rien de tout ça, mon ami Clément a bien sa tête sur les épaules, il sait qu’il n’est pas à l’abri du match « off », qu’il faut rester humble et qu’il n’est pas à l’abri d’une décision malheureuse ou d’un scénario dont il ne sera pas le déclencheur. Il sait que cette activité est humaine et que parfois même le VAR ne suffit pas à apporter la solution idyllique... mais quelques repères et certitudes sont désormais ses plus surs compagnons pour l’aider à accomplir les missions à venir.
Tant que la passion continuera de nous dévorer de parler d’arbitrage, nous avons repris rendez-vous pour l’été prochain pour une nouvelle soirée « Pizza »... D’ici là, la planète foot aura fait quelques tours et nul doute que mon ami Clément y aura laissé une trace de plus à raconter à mes yeux brillants, mon oreille attentive et à mon esprit reconnaissant. Merci Clément et excellente saison à toi !
Anibal Castano
(Photos Agence REUTERS)