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> Saone et Loire > SAONE ET LOIRE
10/09/2021 03:16
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Damien Savarzeix, procureur de la République, se confie avant son départ de Chalon-sur-Saône pour Grasse

Le procureur de la République près le tribunal judiciaire de Chalon-sur-Saône nous a accordé un entretien ce mercredi 8 septembre. Damien Savarzeix est nommé à Grasse, après presque 6 ans à Chalon. Son successeur prendra ses fonctions dès le lundi 13 septembre.
Stupéfiants : «On a pu éradiquer un gros trafic sur Le Creusot, et une fois de plus, on a eu un fort partenariat avec les instances civiles pour pouvoir reprendre la main sur un quartier. Ça montre que lorsqu’on met des moyens, on a des résultats»



Un mot sur le style du chef du parquet, un style en accord avec ses convictions de magistrat. Damien Savarzeix requiert à sa façon, caractéristique : souvent posé sur la balustrade qui borde la place du parquetier, façon cool dans l’attitude, façon ferme dans le discours.
Ferme mais abordable, ferme mais toujours soucieux du sens des choses, du sens d’un passage à l’acte, de l’inscription de l’acte dans le tissu social et des dommages qu’il crée. « J’ai appris mes réquisitions en présentant mes arguments devant mes concitoyens. »

C’était à Saint-Omer, à ses débuts. La juridiction prenait alors la moitié des procès d’assises du Pas-de-Calais : la cour siégeait quasiment en continu, l’avocat général s’adressait donc à un jury, et ça l’a façonné.
?Un père gifle un instituteur dans une école bressanne ? « Votre comportement a été parfaitement légitime sur le plan éducatif » dit à l’audience le procureur de la République, qui commence ses réquisitions en s’adressant à la victime. Il dira ensuite : « l’adulte qui est l’autorité en ce lieu a vu son intégrité physique bafouée. Monsieur X. ne mesure pas que ce qu’il a fait est très grave, plus grave sans doute que les vols dont il fut l’auteur, et que la première victime, c’est son fils. ».
Un couple de femmes est sauvagement agressé ? « Vous niez l’autre dans son être et vous refusez de lui donner une place dans notre espace social en raison de qui il est. C’est odieux, c’est contraire à ce qui fait notre société. Et ça, vous l’ignoriez ? C’est un acte d’une lâcheté effroyable », dit le procureur au prévenu.
Des réquisitions exemplaires, dans tous les sens du terme, indexées sur la perspective d’une évolution des prévenus, mais qui n’hésitent évidemment pas à demander l’incarcération s’il le faut. Damien Savarzeix a requis pour la première fois de sa carrière une peine de réclusion à perpétuité devant la cour d’assises de Saône-et-Loire.

Une satisfaction : l’installation du dispositif AIR*

Ce procureur occupe donc l’espace qui place l’institution judiciaire, non au centre de la cité, mais en elle, en interaction avec toutes ses composantes.
« Un procureur de la République a pour mission d’orienter les procédures, de gérer un flux avec des moyens réduits. On tâche de donner la meilleure réponse possible. On doit pouvoir prendre le temps de l’analyse des personnalités, pour que notre stratégie de réponse aille dans le sens de la prévention de la récidive. L’objectif est fixé par la loi (article 39-2* du code de procédure pénale). On doit réfléchir en permanence pour savoir si notre organisation est adaptée aux problématiques de nos délinquants. »
Par exemple, il pense que dans les cas des multi-récidivistes, la réponse judiciaire traditionnelle n’est pas suffisante, « car elle ne provoque pas ou peu d’évolution ». « Si la justice n’organise pas la résolution des problèmes, elle ne peut pas faire un travail criminologique utile. »
Autre exemple : une personne enfermée dans des addictions, et/ou des problèmes financiers insolubles. « Il faut stabiliser un minimum pour pouvoir travailler avec quelqu’un. Donc il faut mettre en place des formules qui traitent ces problèmes, c’est la raison d’être du dispositif AIR, l’accompagnement individuel renforcé. »

« Les problématiques judiciaires sont des problématiques sociales »

« Ce type de projet ne peut fonctionner que si tous les élus sont parties prenantes. On ne peut pas réinsérer en dehors de la société civile… Moi, j’ai eu la chance de travailler dans ce département avec des élus qui ont ce discernement-là. Les maires, le président du conseil départemental, le préfet. Ils ont tous mis des moyens pour nous épauler dans cette mission. C’est un motif de satisfaction importante, et de gratitude, aussi, car sans leur confiance, ça n’était pas possible. »
Damien Savarzeix souligne un fait d’évidence mais que les discours (soit dans l’opinion, soit en politique) ambiants préfèrent oublier : « Les problématiques judiciaires sont des problématiques sociales et partagées. » C’est ainsi que l’association AEM (enquête et médiation) est venue s’implanter dans la juridiction, « je leur tire mon chapeau ».

Renvoyer l’individu à sa responsabilité personnelle, et l’aider

« Cela dit, il faut être sans angélisme. On sait qu’une fraction de récidivistes n’adhère pas, en dépit des perches tendues. C’est ainsi. Mais la proposition d’un dispositif qui les aiderait sur tous les plans nécessaires met à mal leur discours victimaire, et renvoie l’individu à sa responsabilité personnelle, et lorsqu’ils se saisissent de l’aide proposée, alors ils peuvent changer de trajectoire. S’ils ne le font pas ils en assument les conséquences, sans que la porte leur soit fermée, les évolutions ne sont pas toujours linéaires. »
L’AEM vient en appui du SPIP, le service pénitentiaire d’insertion et de probation qui assure les suivis judiciaires des personnes condamnées, et travaille sur leurs passages à l’acte.?Le dispositif ainsi implanté va rester en place, pour une prise en charge dans la durée de récidivistes qu’on veut voir sortir de leurs ornières.

Loyauté et compétence des forces de l’ordre

Du côté des victimes, le procureur de la République souligne la création partout de réseaux VIF, qui interviennent dès le dépôt de plainte. « Compte-tenu de la faiblesse des moyens de la justice, on ne peut produire une réponse de qualité qu’en s’appuyant sur de vrais partenariats. »
Partenariats positifs jusque dans la reprise de l’activité judiciaire au début de la pandémie du Covid. « Si on a pu redémarrer, c’est en grande partie grâce aux maires de Chalon, du Creusot et Montceau-les-Mines. La mairie de Chalon notamment nous a donné outre des masques en tissu, des plexiglas qu’elle a fabriqué. Je sais gré aux élus du territoire de cette attention portée à l’institution judiciaire. » Last but not least, Damien Savarzeix rend hommage aux forces de l’ordre du territoire. « On a des forces de police et de gendarmerie extrêmement investies.
Les succès qu’on a eu, c’est grâce à eux. Les trois compagnies de gendarmerie et les trois commissariats du ressort n’ont pas toujours les effectifs à la hauteur de leurs missions, mais ils s’investissent autant qu’ils le peuvent. Je ne peux que souligner leur loyauté et leur compétence. Ils sont très conscients de la gravité de leurs missions, et ils sont des relais de l’action judiciaires, relais de confiance. »

« Nos grands chantiers »

1. Les violences intra-familiales. La répression pénale obéit à une politique nationale, avec une déclinaison propre à ce ressort.?
2. Lutte contre les trafics de stupéfiants. « C’est un vrai combat. On a pu éradiquer un gros trafic sur Le Creusot, et une fois de plus, on a eu un fort partenariat avec les instances civiles pour pouvoir reprendre la main sur un quartier. Ça montre que lorsqu’on met des moyens, on a des résultats. La toxicomanie chez les jeunes est un cancer. »?
3. La délinquance routière. « Le ressort connaît bien trop d’accidents. Le département est vaste, les trajets quotidiens y sont multipliés, il faut que nos automobilistes soient plus responsables, et surtout ne consomment rien qui altère leur vigilance et leurs réflexes : alcool et drogues sont en ligne de mire. La lutte contre leur consommation relève d’une politique publique et sanitaire. »
?4. Les comités de lutte contre la délinquance de proximité sont opérationnels depuis le début de l’année. Ils consistent à donner des réponses judiciaires rapides à des actes d’incivilité qui abîment le quotidien et le tissu social. « A Chalon nous avons signé un protocole avec le maire, pour que la police municipale puisse dresser des rapports d’intervention. La police nationale les valide, un délégué du procureur propose une réponse judiciaire, le parquet valide, on met à exécution dans le plus bref délai. On réfléchit à ce mode de fonctionnement pour Montceau-les-Mines, Autun, et Le Creusot. »

Le nouveau procureur prend ses fonctions dès lundi

Le départ du procureur de la République est imminent. « J’ai beaucoup apprécié la Saône et Loire, il y fait bon vivre. Ce département allie une richesse culturelle forte à une richesse culinaire qui ne l’est pas moins, ce qui n’est pas pour me déplaire. J’y garderai un pied à terre familial. » Patrice Guigon, procureur de la République au TJ de Bonneville, en Haute-Savoie, lui succèdera immédiatement.
Propos recueillis par 
Florence Saint-Arroman

** https://www.legifrance.gouv.fr/codes/article_lc/L...
* Présentation du dispositif en janvier 2018 : « Le principe : un accompagnement individuel et social renforcé sur une période de 6 mois (renouvelable 1 fois). L’idée est d’intervenir sur tous les plans (logement, insertion familiale, sociale, professionnelle) avec une attention particulière à l’injonction de soins. Les multi-récidivistes représentent environ 40% des personnes qui comparaissent devant les tribunaux correctionnels, or « l'emprisonnement ne conduit de fait à aucune évolution de la plupart des auteurs parce qu'ils présentent le plus souvent une multiplicité de problématiques personnelles: addiction à l'alcool, au stupéfiants, désocialisation, programmation à la violence résultant d'une histoire familiale..: autant de facteurs qui contribuent à déterminer leur comportement, et que la détention ne traite pas », et, « notre service pénitentiaire d'insertion et de probation, qui mesure pleinement ces enjeux et s'attache à développer des approches novatrices, ne dispose pas des moyens suffisants pour assurer un suivi de cette intensité. »