Once upon a time... la politique. Longtemps je me suis couché tard pour mieux rêver d'elle. Les murs de la ville s'en souviennent ; au temps des élections les plus raides, affiches sous le bras au cœur de la nuit complice, avec les camarades, on n'hésitait pas à encoller les murs ! Epoque épique, te voilà bien révolue.... désormais l'agit-prop diffuse ses films sur X.
Ô politique avec ta grandeur et tes décadences, ton arrogance et tes insuffisances, ta ''bravitude'' et tes servitudes, tes figures tutélaires et tes petites mains besogneuses, tes penseurs clairvoyants et tes exécuteurs des basses œuvres ... de mon Aventin désormais, je te contemple ! Plus d'euphorie dans l'élection mais une sorte de piteuse débandade... au point que les soirs de vague à l'âme et de mélancolie, un fantôme berce mes insomnies : celui du Baron Noir.
Le Baron Noir : tous ceux qui ont suivi, avec délectation (probablement), la série éponyme se souviennent sans aucun doute du personnage incarné par Kad Merad : un député (PS en l'occurrence) d'une circonscription des Flandres (Dunkerque), archétype de l'apparatchik aux convictions et à la morale politiques presque aussi élastiques que les cours du caoutchouc, qui agit dans l'ombre, qui est prêt à toutes les manipulations et compromissions pour obtenir ou conserver le pouvoir de son clan, et au sein de celui-ci, son prestige personnel et son ascendant sur sa Cour, voire dans certains cas, agir pour conforter sa fortune et sa carrière. La série permet de suivre l'extension de son pouvoir jusqu'aux coulisses de l'Elysée, où il fait partie des ''visiteurs du soir''. La saga se conclut sur une note tragique. Dans le cimetière des grands fauves de la politique, les éléphants sont en bonne et nombreuse compagnie. De quoi te dégoûter à jamais de tremper l'orteil dans cette engeance mortifère !
Or, allez savoir pourquoi, en cette période de municipales le fantôme frappe de plus en plus fréquemment à l'orée de mes songes et, mutatis mutandis, affliction dans la fiction, il hante désormais la chère ville qui m'a vu naître et grandir.
Heureusement, on reste dans le registre onirique, parbleu, car ce n'est pas du côté de chez nous qu'on verrait, même toute proportion gardée, une telle chose arriver ! Inimaginable, for sure ! Pourquoi ne pas imaginer un ancien président de la République condamné au port d'un bracelet électronique, comme un petit malfrat de banlieue, tant qu'on y est ! Ou de hauts responsables condamnés pour des emplois plus fictifs que ce récit, Totalement impossible, n'est-il pas vrai ?
De la même façon, comment peut-on imaginer un scénario dans lequel un ancien maire et ancien député, qui a exercé les plus hautes fonctions dans l'appareil du PS, quelque chose comme numéro 2 par exemple, chantant la main sur le cœur et des trémolos dans la voix les louanges de la social-démocratie, puisse un jour jeter aux orties sa chiralité lévogyre pour s'enamourer d'un banquier d'affaires et devenir apostat pour la Gauche et renégat pour son parti?
Inimaginable et pourtant, le scénariste qui squatte mon subconscient a réussi à ficeler un narratif : qu'a-t-il bien pu se passer ce jour de 2017 où tout a basculé? Certaines personnes bien renseignées murmurent que c'est en visitant la maison d'Emile Bouda qu'il eût la Révélation et découvrit dans une commode Ikea la notice explicative de son Karma (fouchtra!). Il aurait alors entrepris une sévère thérapie de conversion au macronisme et à sa promesse de transcender – grâce à un grand écart cognitif - le clivage gauche-droite, au risque de subir une profonde déchirure aux neurones! Mais n'est-ce pas le prix à payer pour une Renaissance (samsara) et pour la possibilité d'atteindre, in fine, le nirvana ?
Assurément,ce genre de thérapie et de quête identitaire met le psychisme à rude épreuve car, sui generis, le macronisme s'avère ni de gauche ni de gauche ; la confrontation au réel, avec la politique économique de l'offre notamment, le pousse irrémédiablement à tomber du côté où il penche intrinsèquement : à droite. Comme l'atteste au demeurant la composition de ses gouvernements successifs allant jusqu'à faire la part belle à des ''progressistes'' du calibre de Retailleau ! Par delà la tromperie sur la marchandise, la démarche génère un confusionnisme idéologique avec un pic d'entropie consécutif à la dissolution, une ''bordélisation'' de la vie politique et parlementaire qui tend à renvoyer les électeurs confrontés à leurs attentes déçues, vers la clarté simpliste du populisme d'extrême droite. De la bordélisation à la bardellisation, il en va en politique comme en orthographe, la marge est étroite.
Pour améliorer son Karma, le Baron Noir avait pour mission de convertir toute la section socialiste creusotine, Pour cela, il comptait sur son aura, son charisme et l'aide de ses groupies. Comme Johnny, le Baron aime être désiré, comme Christophe, il construit des marionnettes avec de la ficelle et des plumes d'oie. Las, son charisme n'étant plus ce qu'il était, il fut sèchement désavoué et contraint comme un mâle alpha évincé par un plus jeune et plus vigoureux, de quitter la meute pour devenir une sorte d'ermite errant. Les grands fauves en politique comme dans les affaires, sont connus pour leur hubris, un ego hypertrophié et particulièrement chatouilleux. Toute meurtrissure est susceptible de déclencher une déprime et un prurit insupportable. Il n'y a que deux moyens d'en venir à bout : soit on se passe l'ego à la paille de fer au risque de laisser subsister des cicatrices indélébiles, soit on se nourrit exclusivement d'un plat qui se mange froid. L'ego du Baron fut d'autant plus meurtri que le dauphin qu'il avait choisi et adoubé lui opposa un refus catégorique, réaffirmant sa loyauté au PS bien qu'il n'en partageât pas toute l'orientation. Le Baron reprit ses esprits et une deuxième dose de crème glacée car il ne goûtait guère le nectar du martyr. Se disant in petto que les dures luttes arrivent sur le tard, des luttes avec une intensité qui pousse parfois à des pratiques anars, il décida de brûler ses vaisseaux et une bonne partie de ce qu'il avait construit et mis sur les rails. Dans sa position de missionnaire, il donna naissance à l'occasion des municipales, à une liste macroniste sans étiquette et sans reconnaissance de paternité, car il avait le macronisme quelque peu timide, sinon honteux. Il lui fallut pour cela plumer quelques volailles - des oies blanches de préférence, ce sont les plus belles – arrachées sans vergogne à l'affection de l'ancienne municipalité.
Certes, chacun a bien sûr le droit de présenter une liste de candidats et même de formuler des critiques médiocres ou insignifiantes avec les éléments de langage que l'on rencontre partout, chez tous les opposants dans toutes les villes et quelle que soit la couleur politique de ces oppositions, au point que l'on peut se demander si l'IA n'en est pas à l'origine. Ce sont les mêmes thématiques de l'insécurité réelle ou fantasmée, de la situation financière de la commune comparée au taux d'imposition, de l'évolution démographique rapportée à la notion subjective d'attractivité etc... On a même le droit de faire des promesses irréalistes puisqu'elles n'engagent que ceux qui les croient !
En revanche, ce qui n'est pas recevable en logique, c'est la contradiction, l'incohérence que l'on peut rencontrer entre la critique émise et son émetteur.
Comment peut-on déplorer un déficit de résidents dans la commune quand la tête de liste elle-même n'y habite pas ? Comment peut-on dénoncer telle ou telle décision de la municipalité en place quand on a soi-même donné son consentement lors de la prise de cette décision ? Naïveté d'oie blanche ou perversité de renégat ? Chacun en jugera.
Soudain la radio se met en route. Je me dresse d'un coup, le corps en sueur, les yeux embués de sommeil. Le cauchemar se dissipe lentement. Un regard sur le réveil ; il est 6 heures, Le Creusot s'éveille. Dans la radio, une voix calme et posée donne les dernières nouvelles du monde : le Pakistan fait la guerre aux talibans, la Chine lorgne sur le Pakistan tandis que dans la mer d'Oman grandiose l'armada de Trump et Netanyahou bombarde tous azimuts, de Beyrouth en Syrie. En Iran, les bombes ont touché une école ; 85 victimes, déplorable dommage collatéral... Une journée ordinaire en somme. Le quotidien reprend ses droits. C'est rassurant. I can sleep again and I don't need a lullabye...
Paul A. Musbith