Les déséquilibres et le déséquilibré
Le langage diplomatique avec son art consommé de la litote le décrit comme '' imprévisible''. Ce qui est déjà en soi, dommageable pour le monde des affaires et pour la conduite des affaires du monde.
Dans un langage vernaculaire moins précautionneux, on dira que celui qui préside aux destinées de la première puissance du monde est complètement givré !
On en veut simplement pour preuve ses velléités d'annexer le Canada et le Groenland (et si Macron décidait d'annexer Monaco, le Luxembourg et la Suisse romande, ça serait pas une bonne idée, hein?), sa prétention à vouloir, en moins de temps qu'il n'en faut à un lapin pour assurer sa descendance, conclure la paix en Ukraine et en Palestine pour postuler au prix Nobel, ou encore cette idée loufoque de déplacer les populations et de transformer la bande de Gaza en Riviera enchanteresse, sans oublier sa puérile décision de rebaptiser le golfe du Mexique en golf(e) d'Amérique !
En proie à sa mégalomanie et à ses propres obsessions illibérales, soumis à l'influence de complotistes hallucinés (comme Laura Loomer qui l'a incité à décimer le système de renseignement américain) et d'idéologues racistes, anti-woke et réactionnaires assumés, voilà que le vieillard au teint orange et à la juvénile mèche blonde, après avoir méthodiquement piétiné les contre-pouvoirs constitutifs de la démocratie et abandonné les anciens alliés de l'Amérique en rase campagne, met un bazar invraisemblable dans l'économie mondiale !
Quelques esprits taquins mais superficiels pourraient ironiser sur le paradoxe apparent qui voit une oligarchie d'extrême droite libertarienne s'employer à torpiller la mondialisation capitaliste en lieu et place d'une gauche altermondialiste, réduite au rôle de spectateur ébahi.
L'argumentation est simpliste : s'opposer à la mondialisation libérale capitaliste ne signifie pas s'opposer à tous les échanges internationaux. Il s'agit de les réguler (bien plus profondément que ne le fait actuellement l'OMC) en intégrant notamment des normes fiscales, sociales, sanitaires et environnementales tout en incitant à une certaine sobriété économique. L'épisode du Covid et la guerre en Ukraine nous enseignent la nécessité d'y ajouter des critères de souveraineté (sanitaire, énergétique, alimentaire et de défense). Et puis, il faut bien compter avec un commerce d'indisponibilité : quand les terres rares se font si rares sur le sol national qu'elles confinent à l'inexistant, il faut bien les importer ! Tout autant que les ananas et les noix de coco...
Notre ''Captain America (great again'') s'inspire de l'ancien président Mc Kinley, mort assassiné à la fin de son mandat (1897-1901), farouche pourfendeur de l'impôt et ardent partisan de l'instauration de barrières tarifaires, c'est à dire de taxes sur les importations ! Jeu de mots et miracle de la sémantique ! Afin de pouvoir payer moins d'impôts, il suffirait d'instituer des taxes. Mais qui donc va les acquitter ces taxes sinon les consommateurs américains ? Recettes aléatoires d'ailleurs soumises à l'élasticité demande/prix puisque la diminution du volume des importations réduit mécaniquement leur montant anticipé. Taxes, impôts, quelle différence profonde ? En l'occurrence et toutes choses égales par ailleurs, elle existe bel et bien. Car si les taxes touchent tous les consommateurs, la baisse des impôts profite principalement aux entreprises et aux plus riches. Une redistribution à l'envers qui ne peut que creuser des inégalités déjà vertigineuses. Le milliardaire, n'oublie pas sa caste !
Jouer sur les mots est une rhétorique classique de l'extrême droite, tout comme le recours au narratif de type poutinien qui présente l'extraordinaire faculté d'inverser les rôles agresseur/agressé dans une perspective de victimisation propice, pensent ses auteurs, à emporter la sympathie du peuple. On l'a vu en œuvre chez nous, récemment, avec la stupéfiante plaidoirie anti juges de Marine Le Pen, laquelle a reçu les prompts soutiens de Trump, Poutine et autres Orban ; Kim Jong Un n'était donc pas disponible ?!
On retrouve ce renversement des rôles chez Trump lorsqu'il s'intéresse à la question des déséquilibres économiques mondiaux. Donald pense et clame bien haut que les USA sont arnaqués par les européens (entre autres), prédateurs sans pitié de la pauvre volaille américaine sans défense. La réalité décrite par les comptes extérieurs est sensiblement différente. Notons au passage l'ineptie de la théorie de la correction automatique des déséquilibres grâce à l'ajustement des taux de change flottants.
Trump qui a une conception substantialiste de l'économie s'attache essentiellement à la balance commerciale qui recense les seuls mouvements de biens matériels. L'indicateur pertinent serait plutôt la balance des transactions courantes qui englobe aussi les biens immatériels (services et revenus du travail et du capital situés à l'étranger). Or, la position US en matière de services numériques et financiers est une position de force. En revanche, la balance commerciale connaît un déficit vertigineux (1064 milliards $ en 2023) sous l'effet conjugué du consumérisme américain et de la désindustrialisation. Mais le pari de la relocalisation industrielle est loin d'être gagné. L'allègement de la fiscalité n'est pas le seul facteur : il faut disposer également de la main d'oeuvre et des compétences techniques appropriées et d'un environnement socioculturel favorable. Les coupes sombres de Musk dans les milieux scientifiques ne vont pas dans ce sens. De toute façon, l'opération exigera beaucoup de temps.
Pour en revenir aux comptes extérieurs, on constate sommairement que le déficit courant atteint 500 milliards environ soit à peu près 6 % du PIB. Son accumulation au cours du temps projette la dette publique américaine à quelques 36000 milliards $ avec des créanciers répartis dans le monde entier.
On touche là au cœur de la contradiction du capitalisme et du système monétaire international. Dans la mesure où les états s'appuient sur un système économique de type capitaliste (quand bien même il s'agit d'un capitalisme d'état contrôlé par une nomenklatura dite communiste comme en Chine), on peut donner une identité nationale au système et parler d'un capitalisme français, américain etc.. qui a ses propres intérêts à défendre, par exemple l'emploi domestique. Mais le capital qui est au cœur du système lui, avec la liberté des mouvements de capitaux ne connaît pas de frontière ; il est apatride et sa seule règle est celle de la rentabilité maximale, d'où les déchirements actuels supposés d'un B. Arnault ou d'un Pouyannet entre patriotisme et profit (on devine facilement lequel va l'emporter). Autre contradiction : les ménages américains consomment plus qu'ils ne produisent, c'est l'expression du ''rêve'' américain qui présente un aspect très mercantile ; dès lors ils doivent acheter à l'extérieur pour combler l'insuffisance de la production domestique, et pour ce faire, ils s'endettent. C'est la rançon du statut particulier du $ en tant que principale monnaie de réserve et de règlement, qui n'en déplaise à Donald exprime l'hégémonie économique américaine (ce sont bien les américains qui ont opté pour cette engeance en rejetant le plan Keynes de bancor au sortir de la seconde guerre mondiale !) et l'étendue de son soft pouvoir. Pour que les non américains puissent se procurer des dollars, il est nécessaire que les USA connaissent un déficit courant. L'équilibre comptable de la balance des paiements est acquis par l'excédent du compte financier lié au recyclage des dollars baladeurs qui s'opère notamment par le biais de l'achat de bons du trésor américain. C'est un privilège mais également une vulnérabilité. La Chine achète en masse les bons du trésor US. Que se passerait-il si elle les boycottait désormais et liquidait ses avoirs en dollars ? Qui perdrait le plus à l'affaire ?
A l'heure où la menace écologique sur l'espèce humaine est plus prégnante que jamais et exigerait une planification et une coopération économiques sous l'égide d'institutions supranationales indiscutées, un esprit enfantin, dans un bureau ovale, joue avec des fioles remplies de nitroglycérine ...
Swing low sweet chariot …
Jamal Auffion