Hé pousse ton déambulateur mémé ! Hé dégage ton char l'ancêtre ! Place aux jeunes (loups) dans leur marche triomphale vers la ''start up nation'' ! Place au meilleur des mondes imaginé par Elon Musk sur fond de ploutocratie trumpiste, pimenté d'un coulis de Tik Tok, histoire de formater les petites cervelles lobotomisées ! Exquise extase...
N'y a-t-il donc pas assez de ces salauds de pauvres pour parasiter l'oeuvre grandiose de nos créateurs de richesses ? Faut-il y ajouter ces salauds de vieux qui creusent l'odieuse dette dont les générations futures auront à s'acquitter ? Quelle indignité !
C'est cette situation que dénonce avec véhémence le patron de la BPI (banque publique d'investissement), Nicolas Dufourq qui se répand actuellement sur tous les médias des galaxies Arnault et Bolloré.
Ce fringant sexagénaire – 62 carats aux prunes – haut fonctionnaire énarchique qui godille avec maestria entre job gratifiant dans le secteur public et pantouflage douillet dans le privé, avec un niveau de rémunération à peine à la hauteur de son immense mérite (450000€ au bas mot à la BPI), milite avec acharnement pour une augmentation de l'âge de départ à la retraite et une diminution des pensions.
Sa lumineuse Excellence pose un regard éclairé sur la triste situation financière du pays : la charge de la dette obère chaque année un peu plus les projets d'investissement qui seraient pourtant bien nécessaires pour rester dans la compétition internationale.
Or, la dette des administrations publiques (Etat, collectivités locales et Sécurité Sociale – y compris Unedic) est largement due à la composante sociale, et au sein de cette entité, c'est la branche retraite qui de loin l'emporte (près de 50 %) sur l'assurance maladie, l'aide aux familles et l'assurance chômage, sachant que par ailleurs la pension de retraite des fonctionnaires est imputée au budget de l'état.
La question des retraites est donc au cœur de la problématique de la dette. Plus encore, c'est l'évolution prévisible de sa part qui est inquiétante, compte tenu de l'allongement de la durée moyenne de vie et conséquemment de la modification de la pyramide des âges face à un système de répartition fondé sur la solidarité intergénérationnelle.
Le diagnostic est factuel, et les faits sont têtus. Le diagnostic sera donc partagé.
Mais quel raisonnement doit-on en inférer, avec quelle prescription thérapeutique ?
Dufourq, comme la plupart de ses commensaux, par habitus de classe plus que par paresse intellectuelle, suit la ligne de plus grande pente et met clairement en cause les ''privilèges'' dont bénéficieraient les ''boomers'', nés entre 1945 et 1960, lesquels connaîtraient une vieillesse sereine après une jeunesse marquée par la période bénie des ''30 glorieuses'' et sa remarquable prospérité.
Ah ben excusez-nous alors. On voulait pas gêner, hein ! On repassera pour le ''Keiro no hi''. On comprend mieux pourquoi, bon dieu, ça vous dérange qu'on vive un peu. Excusez-nous d'avoir le déshonneur de ne pas être mort au champ d'honneur ! Merci quand même de ne pas exiger l'euthanasie. Excusez-nous encore d'être nés à cette époque bénie, on ne l'a pas fait exprès : d'ailleurs, on ne recommencera plus, promis. Si vous insistez vraiment, on peut même demander à notre mère qu'elle nous refasse, histoire de regarnir les rangs désertés de Renaissance !
Toutefois cher maître, nous vous prions humblement de reconnaître que cette prospérité n'a pas surgi ex nihilo et que les boomers ont un petit peu aidé au miracle de la croissance fordiste.
Quelqu'un m'a dit – son chant attirerait-il le glas ? - ; « qu'importe si à 50 ans on n'a pas de Rolex puisqu'à 70 on a la Santé ! » Verdeur de l'âge ne s'use ni ne baisse. Doit-on pour autant en tirer prétexte pour reculer l'âge de départ à la retraite ? Car dans ce cas de figure, on a affaire - oxymore dans la nomenclature - à des retraités actifs. Ceux-là même qui s'investissent bénévolement dans le fonctionnement d' associations multiples et variées. A défaut de ces bénévoles, soit elles devraient embaucher des salariés, soit elles devraient plus probablement disparaître. Mais le terme ''bénévole'' sans doute ne parle-t-il guère aux oreilles des gardiens du temple de la marchandisation ; le distingo entre labeur et ouvrage, entre activité contrainte aliénante et activité libre épanouissante, leur est par essence étranger.
Au demeurant, tout en dénonçant les privilèges des ''boomers'', son Eminence se déclare ulcéré par la proposition de taxe sur les plus fortunés et par les critiques qui visent Bernard Arnault. Celui-ci nous dit-il, a été confronté à une multitude de choix durant sa carrière professionnelle et il a toujours pris les bonnes décisions économiques, sa fortune est donc parfaitement légitime ! Et qui sait s'il ne fabrique pas ses malles lui-même ?! Avec pareil surhomme, on peut s'attendre à tout, non ? Un tel jugement économiciste, réduit donc à une seule dimension s'applique à merveille à un Trump et à tout individu de cet acabit ; gloire aux winners dépourvus d'affect et de scrupules! A contrario, un scientifique qui aura fait les bons choix dans son parcours de chercheur et aura mis ses découvertes au service de l'humanité pourra bien finir dans la dèche, qu'importe !
Reprenons le raisonnement main stream de nos nietzschéennes élites. Paraphrasant Zarathoustra, elles énoncent doctement : « Au commencement était l'économie ». Elle est point de départ et finalité, bouclée sur elle-même. Elle est toute puissante et la vie sociale doit se soumettre à ses divines volontés. Les marchés financiers nous font-ils des misères en augmentant les taux d'intérêt nominaux portant sur une dette publique qui ne cesse de croître et embellir notamment à cause du versement de retraites toujours plus élevées ? la variable d'ajustement est toute trouvée, c'est l'allongement de la vie au travail !
Imaginons maintenant que l'économie ne soit plus considérée comme une fin mais un moyen, un moyen au service de la société pour améliorer un bien-être matériel et moral dans le respect de la vie humaine et animale dans une nature préservée.Alors le raisonnement ira au rebours du précédent et le cheminement logique conduira à s'affranchir du joug des marchés financiers internationaux pour revenir à un financement banque centrale accompagné d'un contrôle des mouvements de capitaux.
Ça ne fait finalement guère plus d'un siècle et demi que Lafargue a commis son pamphlet : la patience est une vertu qu'on acquiert en vieillissant...
France Desvieux