La récente déclaration de JL Mélenchon sur l'effacement partiel de la dette publique a fait resurgir la question dans le débat avec d'autant plus d'acuité qu'elle intervient dans le contexte des prémices de la présidentielle, de la préparation du budget de l'état avec les ''ballons d'essai'' qui l'accompagnent, et même de la publication des chiffres de la dette américaine susceptibles d'égratigner l'hubris du locataire de la Maison Blanche.
Cette affaire de dette souveraine n'est pas qu'une question de pure technique économique : plus que jamais, politique et économie sont étroitement imbriqués, ce qui donne lieu à quelques grossiers enfumages propres à ''te faire tourner la dette''
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Depuis plusieurs décennies, la dramatisation autour de ce sujet est au cœur de la rhétorique des partisans de l'économie libérale. Il est frappant de constater que les pires pourvoyeurs de dette publique ont pourtant été les gouvernements libéraux qui se sont succédé. Mais le thème du remboursement de la dette est le prétexte parfait (l'enfumage) pour démanteler l’État, les services publics, les protections sociales, qui sont la raison d’être des gouvernements libéraux au service du capitalisme d'aujourd'hui. Sarkozy, Hollande ou Macron l’ont utilisé pour justifier de repousser l’âge de la retraite, de fermer des lits à l’hôpital, des classes dans les écoles ou encore pour couper dans les aides au logement. L’invocation de la dette est censée clore toute discussion. Avec cet argument prétendu sans réplique : « on ne peut pas laisser une telle dette à nos enfants ! » . Doit-on plutôt leur laisser un pays exsangue sans service public de santé, sans système éducatif, sans système policier et judiciaire dignes de ce nom, sans infrastructures énergétiques et de communication, sans aménagement du territoire inscrit dans la transition écologique, sans défense nationale crédible... ?
Commençons par rappeler quelques évidences : s'endetter pour un pays comme pour un ménage n'a rien d'économiquement absurde ou de moralement condamnable (sauf à vivre comme les Amish) c'est même souvent le seul moyen d'accéder à un niveau de vie jugé correct (qui pourrait accéder à la propriété de son ''Sam Suffit'' avant un âge avancé sans avoir recours au crédit ?)
Le seul problème concerne la capacité à rembourser cet emprunt, c'est ce que l'on appelle la soutenabilité de la dette. La dette publique pose d'ailleurs beaucoup moins de problèmes que la dette privée. L’État n’est pas menacé de disparition, contrairement à une entreprise ou un particulier. Ce qui explique que sa dette soit un placement si sûr et prisé (cas de la France). La soutenabilité elle-même dépend des taux d'intérêt applicables au remboursement et de la maturité des titres représentatifs, c'est à dire la durée avant remboursement. Il n'est pas inutile parallèlement de se soucier de l'identité des créanciers (étrangers ou nationaux, Banque Centrale ou fonds de pension, assurances...).
Dans le cas de la dette publique, c'est à dire des administrations publiques (en France : Etat - à 80 % - collectivités locales et Sécu), le montant brut de l'encours et le ratio dette/PIB constituent des indicateurs peu pertinents en eux-mêmes.
L'encours de la dette varie au cours de l'année en fonction des besoins de l'état compte tenu des rentrées et sorties d'argent. L'état peut emprunter plusieurs fois dans l'année pour une durée variable (de quelques mois à 4, 7 ou 10 ans et jusqu'à 50 ans pour les OAT) ; différents crédits peuvent donc se chevaucher avec des échéances de remboursement étalées dans le temps. Il est donc peu pertinent de rapporter l'encours de la dette au PIB (production d'une seule année) ; en toute logique, il conviendrait de la rapporter à la maturité moyenne de la dette.
Ainsi la dette de la France 3540 milliards € soit 117 % PIB doit être lue en regard de 7 ans et demi de maturité en moyenne. La dette américaine dépasse 40 000 milliards $ soit 126 % PIB (Donald n'est pas Picsou, sauf pour lui-même) et, fait inédit, elle est désormais questionnée par les agences de notation parce qu'elle a une maturité beaucoup plus courte, tandis que les taux d'intérêt s'envolent dans le contexte d'un chaos géopolitique généré en grande partie par le gros instable de la Maison Blanche !
La dette souveraine japonaise, elle, représente l'équivalent de 8140 milliards € soit 260 % PIB ! La plus élevée du monde selon ce critère. Or, elle ne pose pas de problème aussi aigu que la nôtre, parce qu'elle est très majoritairement (à 90 %) détenue par des acteurs économiques japonais dont la Banque centrale (BoJ) qui en possède plus de la moitié ! Alors que plus de 70 % des titres de la dette française sont détenus par des non résidents et plus de 50 % sont détenus hors zone euro. L'épargne japonaise est si abondante que les Japonais peuvent se payer le luxe de financer également la dette américaine en acquérant des Treasury Bonds. Les Chinois aussi d'ailleurs ! Ce qui n'est pas forcément pour rassurer Washington...
On touche ici au cœur du problème. Jusque dans les années 1970, le financement de la dette publique en France s'effectuait à taux d'intérêt quasi nul auprès de la Banque de France, laquelle procédait à chaque occasion d'emprunt de l'état à une création ex-nihilo de monnaie, cette monnaie créée étant détruite lors du remboursement par l'état (quand il avait lieu). Les économistes libéraux considèrent que toute création de monnaie est par nature inflationniste (théorie quantitative de la monnaie) oubliant que le processus ne peut vraiment se manifester que si les capacités productives sont utilisées à plein. Quoi qu'il en soit, profitant des turbulences monétaires de la période (effondrement du SMI de Bretton-Woods, création du serpent monétaire européen) Giscard et Pompidou, ont fait voter une loi aux termes de laquelle, la Banque de France n'aurait plus le droit de financer directement le Trésor Public, l'Etat devant se financer auprès des marchés en émettant des obligations (bons du Trésor, OAT). Le but de la manœuvre ayant pour principal objectif de réduire le risque inflationniste en évitant une création monétaire excessive.
Cette disposition avait naturellement les faveurs des artisans de la construction européenne et de la monnaie unique ; elle en était même une condition sine qua non, corrélée avec l'indépendance du nouvel institut d'émission européen (BCE).
Nous sommes donc aujourd’hui enfermés dans un carcan, celui des traités européens. Ils nous obligent à nous endetter auprès des marchés plutôt que notre propre banque centrale. Quand cette exception tant historique que géographique (la Fed peut financer directement le Trésor américain même si elle est théoriquement indépendante – comme le Pape l'était de l'Empereur !) est devenue intenable après la crise des subprimes et après celle du Covid 19, pour les tenants même du statu quo dans l’Union européenne, la BCE a inventé un moyen de le contourner. Entre 2015 et 2022, elle a racheté sur les marchés des titres de la dette publique des États. Elle a ainsi acquis plus de 3 000 milliards d’euros de dettes des États européens par pure création de monnaie, par un simple jeu d'écriture. Environ 30 % de la dette publique française sont ainsi détenus par la banque centrale et JL Mélenchon a totalement raison d'affirmer que l'effacement de cette partie de dette (c'est la différence entre dette publique et privée) se réduit techniquement à un jeu d'écriture en dépit des cris d'orfraie des partisans de l'orthodoxie financière attachés au maintien d'une fiction de remboursement futur par l'Etat alors que l'entrée dans l’ère de l’incertitude écologique nous impose de gigantesques investissements .
Mais observons – l'enfumage est savoureux - que c’est en contournant les traités que la BCE, grâce à ''l'argent magique'' honni, a pu éviter à court terme une crise financière généralisée, la banqueroute dans plusieurs des plus grands États européens et surtout de plusieurs des plus grandes banques européennes notamment allemandes, prouvant son allégeance aux puissances financières. Mais n'est-ce pas la caractéristique essentielle du capitalisme au stade de la financiarisation de l'économie ?
Le tour de passe-passe montre quelques similitudes avec l'opération rachat d'actions par les grandes firmes cotées en Bourse. Quel est le but recherché à travers cette procédure aberrante qui s'identifie à une destruction de capital ? Examen clinique. Le Conseil d' Administration décide donc de consacrer une partie des bénéfices réalisés à racheter un certain volume des actions disséminées dans le public dans l'intention de les détruire. Oui, détruire les actions précédemment émises à grand renfort de tambours et trompettes afin d'accroître le capital. Bouffée délirante de masochisme ou machiavélique engeance ?
A qui l'entreprise, donc certains de ses actionnaires qui sont parmi les décisionnaires, vont-ils racheter les actions ? On peut légitimement supposer que les vendeurs désireux de réaliser une petite plus-value boursière (le prix proposé est incitatif) font partie des petits porteurs. Un béotien s'inscrivant dans une logique ordinaire d'addition pourrait penser que la valorisation globale de la firme diminuera, le nombre d'actions étant fortement réduit tandis que la valeur unitaire de celles-ci ne se trouve que très légèrement accrue. Il n'en est rien. Les marchés d'actions ne sont pas dans cette logique, la leur est plutôt holistique : conservant la valorisation antérieure à l'opération et divisant celle-ci par un nombre réduit d'actions, la valeur unitaire de ces dernières s'envole pour le plus grand bonheur de leurs titulaires. Et qui sont ces heureuses personnes ? Les plus gros porteurs et les gestionnaires rémunérés par des distribution de titres (stocks options). Tout se passe donc comme si, grâce à l'ésotérique fonctionnement du marché (toujours l'argent magique !), les détenteurs du grand capital captaient l'épargne du ''lumpen investoriat''.
Pour en revenir à la dette publique, un problème nous attend: dans les mois qui viennent, plusieurs emprunts arrivent à échéance, et la BCE ayant mis fin à sa politique de rachat nets, nous allons devoir refinancer au moins une partie de cette dette auprès des marchés. Jusqu’à présent, cela ne posait pas de problème insurmontable étant donné le bas niveau des taux d’intérêt. Mais l’inflation nous entraîne dans une spirale de hausse. La BCE, contre tout bon sens, a annoncé une hausse de son taux directeur. Donc la charge de la dette va devenir plus lourde pour les états au moment même où la banque centrale arrête son programme de rachat et au moment même où les investissements indispensables s'accroissent de façon vertigineuse. Le débat relancé par JL Mélenchon s'ouvre donc sur le champ politique : plutôt que d'en être réduite à de misérables manœuvres, la BCE (avec l'aval de la Commission) n'aurait-elle pas meilleur compte à réinterpréter les traités pour s'émanciper de la coercition des marchés financiers et à utiliser sa capacité à créer de la monnaie pour financer les états ?Les candidats aux présidentielles devront se déterminer sur ce plan...
* contrepèterie pour les nuls. Que les initiés veuillent bien nous pardonner cette superfétation débile
S.B-V