Albert Camus dès la première ligne de l'un de ses ouvrages majeurs '' le
mythe de Sisyphe'' assène cette phrase sans réplique : « il n'y a qu'un
problème philosophique vraiment sérieux, c'est le suicide. Juger que la
vie vaut ou ne vaut pas la peine d'être vécue, c'est répondre à la
question fondamentale de la philosophie. »
Il ne nous paraît pas
spécialement outrecuidant de paraphraser le philosophe existentialiste
avec cet aphorisme : « il n'y a qu'un problème économique vraiment
sérieux, c'est de savoir si les revenus distribués au cours d'une
période sont suffisants pour écouler la production de cette même
période. »
Si tel est le cas, la loi de Say selon laquelle «
l'offre crée sa propre demande » pourra être validée, et accessoirement
la pertinence des politiques de l'offre (vous savez celles qui
favorisent les premiers de cordée et engendrent la croissance avec un
fabuleux processus de ruissellement inondant les gueux de ses généreux
bienfaits !) ne pourra être balayée d'un revers de main. Inversement, si
tel n'est pas le cas, l'économie pourrait être confrontée à de graves
dysfonctionnements répétitifs et cumulatifs. Invitation à un voyage
didactique en terre méconnue...
Ecartons d'emblée une possible
confusion : il ne s'agit pas de considérer d'éventuels déséquilibres
internes entre les composantes de la production, à savoir les biens
destinés à la consommation des ménages d'un côté, et les biens destinés à
l'équipement des entreprises de l'autre ; ce genre de déséquilibre est
censé se corriger automatiquement. Admettons par exemple que l'on
constate une sous-consommation à la fin de la période. Des stocks de
biens-salaire resteront à écouler tandis qu'apparaîtra une épargne
surabondante au regard des attentes. Dans la période suivante, les
entreprises produiront moins de biens de consommation et davantage de
biens d'investissement qui pourront être financés par l'excédent relatif
d'épargne.
Non, le problème que l'on se propose d'exposer considère
l'élément composite, la production globale de la période confrontée à la
masse monétaire mise en circulation lors de cette période. Sachant que
la même situation se reproduit dans le temps.
Cette question
fondamentale porte un nom : il s'agit de la réalisation monétaire de la
valeur (qu'elle précède la détermination du prix ou qu'elle soit
confondue avec lui), condition de sa circulation par le biais des
échanges, puisque, à l'évidence, le produit n'est pas réparti
directement en nature.
Bien entendu, dans ces colonnes, nous
n'entrerons pas dans les détails de l'histoire des théories économiques.
Mais quel que soit le grand paradigme considéré, c'est à dire Classique
basé sur la valeur-travail et mesuré par la quantité de travail social
vivant incorporé dans la marchandise (devenu travail mort), ou
Néo-classique basé sur la valeur-utilité et mesuré par le prix de
marché, avec une fonction de production à deux facteurs, travail et
capital (capital-confiture dixit J. Robinson) parfaitement substituables
dans le continuum, on se heurte à la même difficulté théorique.
Difficulté
qui se formule de la façon suivante ; les revenus distribués avant la
vente de la production correspondent aux seuls salaires avancés par le
capitaliste (grâce à une accumulation primitive), alors que la valeur de
cette production comprend aussi – c'est une pure tautologie – les
profits monétaires que son écoulement est censé générer. La question
devient donc : comment les profits pourraient-ils être donnés avant leur
formation qui intervient dans l'opération de vente du produit ?
Abordons
la question ab ovo dans la configuration la plus simple, en considérant
une économie fermée (sans échanges avec l'étranger) et basée sur le
salariat ; sans thésaurisation (toute l'épargne est confiée aux
institutions financières), avec une vitesse de circulation de la monnaie
constante et dans le cadre d'une reproduction simple du capital. Nous
supposerons, last but not least, que l'on puisse facilement définir la
notion de période au plan macroéconomique - le quantum économique – non
pas de façon purement conventionnelle, mais en logique, ce qui est loin
d'être évident (et ce qui constitue sans doute le nœud gordien du
problème)
Pour formuler le problème en termes arithmétiques on
peut utiliser la symbolique marxiste puisque Marx fut le premier à en
prendre conscience et à développer la thématique de la réalisation
monétaire de la plus-value (la vente des marchandises incorporant la
plus-value permet de former le profit qui se présente sous une
forme-argent, il est l'expression monétaire de cette survaleur). Cette
formulation est assez bien connue du grand public. Mais précisons que
nous pouvons élargir cette problématique à la réalisation de toute la
valeur ajoutée et qu'elle s'impose quel que soit le modèle
macroéconomique envisagé, marxiste ou non. Dans le premier cas de
figure, la plus-value naît dans le procès de production et s'analyse
comme une prédation, une exploitation des travailleurs dont une partie
du travail n'est pas payée. Dans le second, le profit-surplus (au-delà
donc du seul intérêt du capital sous sa forme financière) apparaît dans
le procès de circulation et - à défaut d'être logiquement expliqué – est
censé représenter la juste rémunération du puissant génie créatif des
actionnaires et de leurs fondés de pouvoir dopés aux des stocks-options
et parachutes dorés, (indubitable génie qui s'exprime dans toute sa
splendeur au travers de l'exercice d'optimisation fiscale dite CumCum
par exemple!), et cela quelle que soit la déclinaison de ce paradigme
libéral : néo-classique pur (de Walras et Hayek à Solow et Friedman) ou
bien synthèse néo-keynésienne (Hicks, Hansen, Samuelson).
V = c + v + pl est la formule utilisée par Marx
{V}
représente la valeur d'échange de la marchandise (bien ou service) ;
{c} est le capital constant (fixe + circulant) ; {v} est le capital
variable investi sous forme de salaire, dit variable parce qu'il permet
de (re)produire de la valeur ; {pl} est la plus-value ou survaleur, part
non payée du travail, incorporée sous forme réelle dans la marchandise
et qui doit être transformée en monnaie pour constituer le profit.
On
peut simplifier encore, sans aucunement altérer le raisonnement, en
soustrayant dans chaque membre de l'identité définitionnelle le montant
des consommations intermédiaires (matières premières, énergie) qui ne
font que traverser le processus de production, de sorte que {V}
représente désormais non pas la valeur totale du produit mais la seule
valeur ajoutée par la production de la période, et que le capital
constant c se voit amputé du capital circulant et se réduit au capital
fixe (bâtiments, machines). Plus précisément encore {c} sera défini
comme l'amortissement du capital fixe, c'est à dire la part du capital
fixe qui – ne créant pas de valeur mais transmettant la sienne propre -
est dépréciée sur la période [ainsi par exemple si telle machine doit
être changée au bout de 10 périodes, elle perd 10 % de sa valeur
(d'achat ou de remplacement ?) à chaque période, laquelle valeur doit
être reconstituée]. Au niveau macroéconomique, la somme de toutes les
valeurs ajoutées des entreprises résidentes représente le PIB du pays
considéré. Ce produit global est donc composé d'une part d'amortissement
de capital fixe, d'une part de salaires et d'une part de ''profit''.
En
dépensant leur salaire, les travailleurs achètent la partie de la
production mesurée par {v} ; la réalisation monétaire de la valeur ne
s'effectue ainsi que pour un montant correspondant aux biens-salaire, et
aucune fraction de revenu n'est plus disponible pour la réalisation de
la plus-value {pl} et de l'amortissement du capital fixe {c}.
L'argent
gagné par la vente des biens-salaire (biens de consommation hors luxe)
reconvertit le capital variable mais ne peut être employé une seconde
fois pour réaliser monétairement la plus-value et plus encore le capital
fixe déprécié.
Le principe est irréfragable : pour acheter, il faut
disposer d'un revenu. Une fois dépensé, le salaire est redevenu capital
variable et ce dernier ne redeviendra revenu que dans un nouveau procès
de production, un nouveau quantum économique.
La réalisation du
profit suppose sa dépense et la dépense du profit suppose sa réalisation
; bel exemple d'Ouroboros, le serpent de la mythologie qui se mord la
queue mais qui symbolise aussi l'éternité puisque chaque destruction
porte en germe une renaissance. Car – en dépit de cette impasse
théorique - force est bien de constater que : « pourtant elle tourne »,
nous voulons parler de l'économie, même si elle ne tourne pas très rond !
On ne peut pas dissoudre la réalité empirique comme d'aucun dissoudrait
l'Assemblée parce qu'elle ne partage pas notre vision du monde !
Conscient
de l'aporie, Marx propose une solution qui consiste en l'anticipation
monétaire des profits : « aussi paradoxal que cela puisse sembler de
prime abord, c'est la classe capitaliste elle-même qui jette dans la
circulation l'argent servant à réaliser la plus-value contenue dans les
marchandises. » ( Le Capital II, Oeuvres II) Outre le fait qu'on a du
mal à concevoir le mécanisme concret, cette solution a tous les
attributs d'un ''deus ex machina'', la machinerie de théâtre faisant
entrer en scène un dieu qui vient dénouer une situation inextricable. En
l'occurrence, le ''deus ex machina'' serait opératoire, et du même coup
l'argent magique démasqué !
A l'époque de Marx et du règne du
''currency principle'', l'or joue encore un rôle majeur. La dualité
or-monnaie et or-marchandise jette la confusion sur les mécanismes en
œuvre. La monnaie d'émission actuelle créée en banque ex-nihilo permet
plus facilement leur décryptage. Cette monnaie est un actif nul qui
n'offre aucun pouvoir d'achat sur les biens réels ; elle est simple
unité de compte mais s'intègre à la vie économique par le biais du
paiement des salaires. Les entreprises qui l'empruntent n'obtiennent
qu'un support, une disponibilité à caractère et à finalité
circulatoires, qui sera retournée à sa source dès échéance. Toutefois,
bien qu'actif nul, ces disponibilités sont utilisées par les entreprises
pour acquérir du travail vivant, seule source directe de valeur ; elles
se chargent alors de pouvoir d'achat.
Le tour de magie réside en
cette singulière possibilité de payer à l'aide d'une non-richesse qui
découle de la nature circulatoire de la monnaie. Pourvu que la monnaie
boucle son circuit par un reflux identique au flux, qu'importe qu'elle
soit aliénée dans l'intervalle ! Dans l'opération du paiement des
salaires, la monnaie se métamorphose en revenus monétaires dont la
dépense en achats finals décharge le support qui reflue à la source en
son état initial.
Mais on ne sort pas le lapin du gibus sans dégât, la magie est vicieuse !
Il
serait sans conséquence de se donner les profits par anticipation s'ils
devaient retourner immédiatement dans le fonds du capital-argent dont
ils sont issus ; ils seraient comptés une seule fois. Mais, si les
profits sont avancés, ce n'est pas comme capital, c'est pour être
dépensés (seul le capital permet de passer sans inconvénient d'un
quantum à l'autre). Or dès qu'ils servent dans les achats de la classe
capitaliste (biens de luxe et biens d'équipement), ils définissent un
profit entre les mains du vendeur. Ce second profit est redondant, c'est
le vice caché du système. Quand les profits ne sont pas avancés, ils
manquent totalement, mais dès qu'ils le sont, leur présence est d'un
seul coup trop généreuse, nobody is perfect !
Il en ira évidemment de
même pour la réalisation monétaire de l'amortissement du capital fixe.
Tant que l'on n'aura pas imaginé un mécanisme bancaire permettant
d'éviter cette redondance - et certes l'affaire se complique en économie
ouverte - une inflation endémique et une tendance à la sur-accumulation
du capital séviront dans nos économies basées sur le salariat.
Ainsi
va l 'annonce faite à François : l'argent magique existe bel et bien my
dear, il réside en la duplication des profits. C'est sans doute moins
spectaculaire que la multiplication des pains mais beaucoup plus
réaliste. Et qui donc les empoche, ces profits, hein ? Celui qui saura
répondre correctement à cette question gagnera un séjour de rêve chez
les bons pères de Bétharram !
Mais alors dans ces conditions, vouloir
faire les poches des malades, des vieux, des chômeurs ou encore des
petits et moyens salaires, pour placer le budget et la dette sur une
trajectoire plus saine est parfaitement indécent. Au nom de la plus
élémentaire justice sociale, aucun consentement à un quelconque effort
de rigueur n'est admissible sans rétablissement préalable de l'ISF et
instauration de la taxe Zucman !
Au demeurant serait-il de bonne
politique de s'en remettre à une pure intermédiation financière
(notamment sous le joug des marchés internationaux avec leurs produits
dérivés et leurs effets de levier spéculatifs?) non bien sûr ; le
financement bancaire et souverain pourrait parfaitement opérer le
distinguo entre ses deux fonctions, celle de création de monnaie et
celle de simple intermédiaire entre l'épargne domestique des uns et les
besoins de financement des autres.
Mais c'est un autre débat. Pour en
savoir plus, on conseillera l'analyse de Bernard Schmitt : une théorie
macromonétaire du circuit quantifié et notamment son ouvrage «
inflation et malformation du capital » (Castella- Economica).
S B-V :
'' et si l'économie aussi était quantique ? '' a post marxian economic theory