ARCELOR, nouvel avatar de la désindustrialisation ?
Pour la nationalisation d'Arcelor
Le service public de télévision sait parfois se montrer à la hauteur des attentes et de la mission qui lui est confiée. Dimanche dernier, France 5 a diffusé une très intéressante émission « Qui a tué l'industrie française ? », retraçant la saga de la désindustrialisation de l'économie phénomène désormais reconnu et inscrit dans le registre des regrets au passif des gouvernants successifs.
La pandémie du Covid 19 et la nouvelle donne géopolitique ont fait resurgir la thématique de la souveraineté économique et partant, celle de la réindustrialisation dans des secteurs-clé dont la production d'acier est partie intégrante.
Des documents et vidéos d'archives exposaient notamment la chute de Creusot-Loire et la désespérance qui, en cette funeste année, s'était emparée de tout un bassin d'emploi très largement dépendant du sidérurgiste historique. On pouvait revoir l'expression de désarroi du député (socialiste encore à l'époque !) A. Billardon et celui des travailleurs dont la mise en pré-retraite très précoce, ne suffisait pas à compenser une certaine perte du sens de l'existence liée à un sentiment d'inutilité, une perte du lien social et de l'identité ouvrière qui s'y rattache et,in fine, une perte de l'estime de soi.
L'étude pointait huit coupables rangés dans l'ordre chronologique mais interagissant dans une dynamique mortifère. On pense d'abord naturellement au premier choc pétrolier de l'automne 1973 qui signe la fin du cycle long des « 30 Glorieuses » et engendre un processus inflationniste accompagné d'une chute spectaculaire de la croissance avec notamment un recul de 13 % de la production industrielle. En dépit des apparences, ce choc n'a pas qu'une racine conjoncturelle ancrée dans la guerre du Kippour, il traduit aussi le mirage de matières premières inépuisables et bon marché auquel tous les pays développés (anciens colonialistes) avaient succombé. C'est en cette même année que Nixon casse les accords de Bretton Woods et institue les changes flottants au sein du Système Monétaire International.
On ne compte pas uniquement des coupables étrangers, le tandem Giscard-Barre ne saurait être en reste puisque le ''meilleur économiste de France'' devenu chef du gouvernement déclare en 76 que « la France vit au-dessus de ses moyens » et doit laisser à leur sort les ''canards boiteux'', amputant l'industrie de sa branche textile et de la sidérurgie qui connaît sa première crise sévère. Le tournant de la rigueur opéré par le gouvernement Mauroy en 83 – imposé en partie par l'existence du « serpent monétaire européen » conçu dans la perspective de l'Union monétaire européenne – renoue avec les préceptes qui prévalaient avant les nationalisations de 81. De l'aveu même de Louis Gallois qui officiait au cabinet du ministre, il n'y avait pas de véritable vision prospective de l' évolution économique du monde. Le séisme Creusot-Loire intervient en juin 84 et n'obtient pour toute résolution qu'un accompagnement social, celui qu'on a évoqué ci-dessus.
Sur un plan macroéconomique, nos brillants penseurs demeurent sereins : le tertiaire en plein essor, s'appuyant sur une main d'oeuvre féminine sous-payée saura compenser les difficultés de l'industrie. On voit alors fleurir les premiers parcs de loisirs. Le souvenir nous revient d'une émission intitulée ''vive la crise'' animée par Y. Montand qui se concluait par une apologie du Puy du Fou !!(on ignore si Retailleau y exerçait alors ses talents de cavalier).
En réalité, la variable sous-jacente de toute cette évolution ou presque réside dans la résurgence de l'idéologie économique libérale, le néolibéralisme incarné notamment par les économistes de l'école de Chicago comme Milton Friedman ou d'autres comme Arthur Laffer, pour lesquels ''seul le marché est efficient'' et toute intervention de l'état doit être bannie. Il est donc important de baisser les impôts (surtout des riches) pour priver de ressources cet état parasite. Néolibéralisme par lequel la bourgeoisie prend sa revanche sur des décennies de keynésianisme et de redistribution, qui s'exprime dans le « consensus de Washington » et dans les politiques économiques de Reagan et Thatcher sans oublier ce délicat démocrate de Pinochet.
C'est dans ce contexte intellectuel que l'Union Européenne approfondit sa construction avec le traité de Maastricht en 1992 qui sanctifie les vertus de la « concurrence libre et non faussée'', substituant la compétition à la coopération.
On mesure aujourd'hui les résultats de cette orientation.
Il faut dire que les lumineux génies qui constituent nos élites économiques et peuplent les cabinets ministériels comme les cabinets de conseil, ont été biberonnés à l'idéologie libérale dans le même moule des grandes écoles avec tout l'esprit critique d'un plat de fayots, et qu'ils adorent singer les anglo-saxons dans leurs pratiques comme dans leur jargon. Les grands fauves ont le cœur tendre mais la dent dure. Arnaud Montebourg s'est trouvé confronté à cette engeance lorsqu'il occupait Bercy sous la présidence Hollande. En 2014, il propose un décret aux termes duquel tout investissement étranger en France doit être soumis à un accord préalable de l'état ; il s'agit alors de s'opposer à la vente d'Alstom mais son périmètre est général.Hollande et Macron qui sera son successeur à Bercy avant de voler vers un autre destin s'y opposeront.
Alstom sera vendu aux américains, son PDG encaissera un joli pactole au passage. Alcatel, Technip, Pechiney, Essilor et Lafarge entre autres connaîtront le même sort. Ces beaux messieurs Kron, Tchuruk Combes, Lafont …recevront la récompense sonnante et trébuchante que méritait leur brillante réussite.
Aussi brillante que celle de M. Tavarès, honteusement viré par les actionnaires !
Aujourd'hui 58 % des entreprises du CAC 40 sont détenues par des étrangers, est-ce la meilleure façon d'asseoir sa souveraineté ?
Voilà pour les leçons de l'histoire, sans parler des illusions doit on s'est bercé à propos de la place de la Chine dans la mondialisation. Des leçons qu'il faut avoir en tête lorsqu'on songe aux difficultés actuelles d'Arcelor-Mittal.
Quoi que l'on puisse penser de LFI et/ou de la personnalité de Mélenchon et de quelques autres dirigeants, on doit reconnaître qu'ils travaillent les dossiers contrairement à beaucoup d'autres partis qui,''groupuscule au crépuscule'' comme dit Kanner, n'ont pas proposé une seule idée depuis 10 ans. L'institut « La Boetie » a produit une étude approfondie dont on livre ici quelques lignes.
ArcelorMittal est pleinement engagé dans une logique de restructuration. Le récent plan de suppression de 630 postes n’est pas un événement isolé. Il s’inscrit dans une tendance profonde de réorganisation des activités d’ArcelorMittal en Europe et en France qui vise à renforcer la concurrence entre les sites européens et à réduire la présence européenne aux profits de sites en Inde, au Brésil et aux États-Unis.En juillet 2024, ArcelorMittal confirme l’arrêt durable d’un des deux hauts fourneaux du site de Fos-sur-Mer. Fin avril 2025, le plan « React » prévoit 400 suppressions de postes dans la production pour les sites du « cluster nord », c’est-à-dire Dunkerque et Florange.
ArcelorMittal a laissé se dégrader l’outil industriel pour finir par dénoncer le manque de fiabilité du site de Dunkerque. La situation est encore plus préoccupante pour le site de Fos-sur-Mer : un scandale de pollution industrielle a mené à la mise en examen d’Arcelor pour « mise en danger d’autrui » et « faux et usage de faux ».ArcelorMittal doit ensuite décarboner sa production en Europe. La sidérurgie est en effet l’industrie la plus émettrice de CO2 et elle doit donc se décarboner aussi vite que possible pour limiter le réchauffement climatique. Il y a donc urgence à passer des projets aux travaux pratiques pour assurer un avenir à la production d’acier primaire en France.
Non seulement le plan de décarbonation d’ArcelorMittal est insuffisant, mais l’entreprise semble tout faire pour différer et diminuer la portée de ces investissements. ArcelorMittal a signé début 2024 un contrat de 850 millions d’euros d’aides publiques pour un investissement total de 1,7 milliards d’euros à Dunkerque, comprenant la construction de deux fours électriques et d’une unité de réduction de fer. ArcelorMittal a dans un premier temps repoussé de deux ans la date de mise en service des fours à arcs électriques et n’a pas lancé les commandes nécessaires. Après le gel du plan annoncé il y a quelques mois, ArcelorMittal a finalement assuré le 15 mai 2025 investir 1,2 milliard d’euros sur le site de Dunkerque, un montant inférieur à celui prévu dans le contrat avec l’État.
Il faut d’abord couper court au mythe d’une entreprise qui irait mal et n’aurait pas les moyens d’effectuer les investissements nécessaires à l’adaptation de son activité. Les années exceptionnelles de 2021 et 2022 ont vu tout le secteur engranger des superprofits historiques. ArcelorMittal n’a pas fait exception, avec 24 milliards d’euros de bénéfices en deux ans.
Par ailleurs, Arcelor pratique l'optimisation fiscale systématique.Le siège se trouve au Luxembourg pour des raisons historiques mais aussi pour éviter l’impôt. 30 % de ses filiales seraient localisées dans des paradis fiscaux selon l’Observatoire des multinationales[ ArcelorMittal utilise de fait de nombreux moyens pour faire remonter les potentiels bénéfices français vers la maison mère luxembourgeoise. Sont ainsi facturés 1 % du chiffre d’affaires en royalties sur l’utilisation de la marque, 2 % de frais d’utilisation des brevets du groupe, tous détenus au Luxembourg, et enfin des frais de management importants censés rémunérer le travail des fonctions support de la maison. Au bout du compte, sur les cinq dernières années, non seulement ArcelorMittal France n’a payé au total aucun impôt sur les sociétés, mais l’entreprise s’est même fait rembourser 116 millions d’euros d’impôts ! En 2023, ArcelorMittal France a bénéficié de 298 millions d’euros d’aides publiques directes, dont 200 millions d’euros au titre de taux réduits sur les factures d’énergie, 40 millions d’euros en Crédit impôt recherche (CIR), 40 millions d’allègements de cotisations et 6 millions pour financer le chômage partiel.
Une reprise de contrôle par l’État est donc justifiée par l’urgence des investissements dans la décarbonation à mener, conjuguée au refus des propriétaires actuels de les effectuer et à l’engagement public financier considérable déjà réalisé par l’État dans cet appareil de production.
Les différentes méthodes de reprise de contrôle sont au nombre de 4 :
1 : Imposer des obligations aux propriétaires par la loi :Il faut pour cela en décider le périmètre, par exemple un ou deux sites (Dunkerque et Fos-sur-Mer) où les enjeux sont les plus forts, et prévoir des investissements en conséquence. Cela est toutefois peu adapté aux activités françaises d’ArcelorMittal qui se déploient à de multiples points de la chaîne de valeur.
2 : Trouver un accord avec ArcelorMittal sur une entrée au capital et un projet :Il est possible de négocier avec ArcelorMittal l’entrée de l’État au capital pour tout ce qui concerne les activités spécifiquement françaises. L’État pourrait alors bénéficier d’un droit de veto via ce que l’on appelle une action spécifique ou golden share
3 : Montée au capital du groupe monde ArcelorMittal : Le groupe ArcelorMittal est coté en bourse avec 60 % de capital flottant. L’État pourrait alors monter au capital de l’ensemble du groupe, dont les activités se déploient sur toute la planète, avec ses opérateurs comme l’Agence des participations de l’État (APE) ou la Banque publique d’investissement (BPI). Une minorité de blocage et le rang de premier actionnaire pourraient être obtenus avec un tiers du capital, tandis qu’il faudrait 51 % des parts pour en prendre le contrôle.
4 : Nationalisation : La nationalisation implique un transfert total de propriété à l’État grâce à une loi dédiée. Ce n’est pas une simple montée au capital à 51 % d’une entreprise. La loi de nationalisation fixe elle-même le périmètre de reprise de contrôle par l’État ainsi que les critères pour déterminer le montant de l’indemnisation. La nationalisation la plus large possible apparait comme la solution la plus pérenne et posant le moins de difficultés. Elle permet d’avoir un ensemble industriel cohérent et viable et de ne pas être privé de notre souveraineté. Et elle ne nécessite qu’une loi pour être mise en place.
L’indemnisation décidée dans le cadre d’une loi de nationalisation peut tout à fait mélanger plusieurs critères et méthodes. C’est par ailleurs le cas également dans les faits dans une opération financière privée de rachat. Selon l’article 27 de l’ordonnance du 20 août 2014, l’évaluation doit être « conduite selon les méthodes objectives couramment pratiquées en matière de cession totale ou partielle d’actifs de sociétés en tenant compte, selon une pondération appropriée à chaque cas, de la valeur boursière des titres, de la valeur des actifs, des bénéfices réalisés, de l’existence des filiales et des perspectives d’avenir ».Ainsi, en faisant la moyenne des méthodes d’évaluation des bénéfices futurs attendus et par comparaison cela donnerait une proposition d’indemnisation de 4,4 milliards d’euros. Comme l’État possède des créances envers ArcelorMittal. Fixer la barre des 4 milliards d’euros comme une borne maximum pour la nationalisation d’ArcelorMittal semble donc raisonnable.
Serge Bornet Vernizeau