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13/02/2024 03:17
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Montchanin : «Madame a été retrouvée violette dans la rue, je ne veux pas qu’on la retrouve bleue à son domicile»…

Il la trompe, puis il la frappe... «Douleur physique, trahison, insécurité quotidienne» sous les regards informés de la famille... Déjà 6 ans de violences...
« Madame a été retrouvée violette dans la rue, je ne veux pas qu’on la retrouve bleue à son domicile. Je vous le dis comme je le pense. » La procureur rappelle que le prévenu encourt 10 ans de prison. Nous sommes à l’audience des comparutions immédiates, ce lundi 12 février.

Les faits
Soit un couple de jeunes gens. Ensemble depuis 8 ans, parents depuis 4 ans. Ils se sont installés à Montchanin, oui, mais voilà que le 10 février, un passant alerte la gendarmerie : il a trouvé une femme victime de violences, au bout de la rue. Elle est pieds nus, à peine vêtue, le visage violet d’être couvert de bleus. L’homme donne l’adresse aux gendarmes qui se déplacent et trouvent monsieur chez lui, qui leur répond qu’il n’y a aucun souci.

« Violences habituelles » de février 2018 au 10 février 2024
Les gendarmes insistent pour voir madame, constatent les traces de coups sur son visage, mais elle leur dit qu’elle est tombée, et qu’ils doivent la laisser tranquille, qu’elle aime son homme, etc. 

Alors, les gendarmes insistent encore. Elle reconnaît que son homme l’a frappé, oui, et qu’en réalité ça fait 6 ans qu’elle est victime de violences, victime de son conjoint, au domicile familial. Le prévenu, né en 1997 au Creusot, doit donc répondre de « violences habituelles », de février 2018 au 10 février 2024.

Il la trompe puis il la frappe (depuis 6 ans)
Maître Ronfard plaidera un dossier un peu particulier, un dossier sans alcool, sans addictions. Le dossier trouve aussi sa particularité en ceci que le prévenu est devenu violent après qu’il a été infidèle. Il a trompé sa compagne, puis il a pris prétexte d’une jalousie pathologique pour retourner sa violence contre elle. Vous avez bien lu.

« Je sais que c’est moi mais je sais que c’est pas moi, au fond »
La présidente Catala ne cesse de sonder le prévenu sur sa position, elle l’éprouve. Lui, il pleure comme un veau pendant l’audience mais ne fait pas pour autant la démonstration d’une réelle conscience de ses actes odieux. D’autant moins qu’il se défend encore - alors qu’il a reconnu les faits, tous - sur le mode :
« Je sais que c’est moi mais je sais que c’est pas moi, au fond ». Ben si c’est lui, lui répond en substance la présidente.

« Douleur physique, trahison, insécurité quotidienne » sous les regards informés de la famille
Mais la victime est « très proche » des sœurs du prévenu, au point qu’elle avait dit, une fois, que son compagnon la frappait. En vérité il ne la frappait pas seulement, il l’insultait aussi, et ce, quotidiennement, et la sœur, bien que dépositaire d’une information hautement sensible, n’a pas réagi. L’autre sœur a décrit ainsi des moments où un seul regard du type à la mère de son enfant avait un effet manifeste immédiat :
« Elle se fermait et se liquéfiait, terrorisée. » C’est donc aussi l’histoire de violences qui se déroulait sous le couvercle de la famille au sens large. Comme le liste la présidente : « douleur physique, trahison, insécurité quotidienne » sous les regards informés de la famille dont elle se dit proche.

L’héritage du père ?
Il est des héritages que les descendants préfèrent refuser, mais il est des héritages immatériels qu'on ne sait pas toujours avoir reçus, ou qu'on adopte par identification ou par quelque voie mystérieuse. Le père du prévenu est décrit comme « un homme autoritaire, possessif, jaloux et violent ».
Décès d’icelui un an avant le début des violences, mais décès un 10 février, remarquera maître Ronfard. Tiens donc. A ce stade aucun des protagonistes ne semble capable de se saisir avec maturité de ce problème familial – car il ne concerne pas seulement ce couple, on le constate.

« Je me suis obstiné »
Alors ses sœurs lui disaient de « faire quelque chose », mais « je me suis obstiné. Elles me disaient d’aller me faire soigner ». « Se faire soigner », ça veut dire quoi pour lui ? demande un juge assesseur. Réponse édifiante mais à la hauteur de ce que la société promeut :
« Aller voir un psychologue, discuter avec lui, voir quel est le problème pour enlever le problème. » Comme si, au fond, le problème était un appendice infecté : on l’enlève et ça va. On se demande pourquoi, dans ces conditions si simples, il ne l’a pas fait plus tôt, préférant jouir de terroriser cette jeune femme, de la faire souffrir dans sa chair et dans son âme, tout en beuglant bruyamment que son jeune enfant, par contre, c’est son « grand amour ».

« Monsieur, depuis 6 ans, se comporte en mâle dominant »
« Pour juger monsieur, il faut comprendre ce qui amène madame à fuir le domicile, ce 10 février. Ça fait six ans qu’elle subit des violences, et ce jour-là elle a fui. » Madame Depetris, vice-procureur, requiert à la hauteur de la gravité inouïe des faits.
« Monsieur, depuis 6 ans, se comporte en mâle dominant. C’est suite à une infidélité de sa part qu’il devient violent : madame n’a rien fait, et le paie. »
Mâle dominant…
« Elle travaille, il travaille peu. Elle dit que c’est par manque de motivation. Pour lui, la situation est relativement facile : madame n’a connu que lui, elle a un petit, elle ne partira pas. Alors, ça ronronne dans ce domicile où il se passe des choses terribles. »
La magistrate requiert la peine de 24 mois de prison dont 14 mois assortis d’un sursis probatoire pendant 2 ans, et le maintien en détention pour la partie ferme.

« Il est devenu ce qu’il ne voulait pas devenir »
« Il est devenu ce qu’il ne voulait pas devenir, plaide Thomas Ronfard, et il l’a pris en pleine figure. Comment prendre conscience de certaines choses quand on a grandi comme monsieur dans un tel contexte de violence ? Il ne pouvait pas, il a grandi avec une construction qui n’était pas la bonne. »
L’avocat se bagarre contre le maintien en détention du prévenu. « Sur le risque de récidive : avec la garde à vue, le défèrement, la détention provisoire hier, j’ai envie de penser que le message est passé. »

« Elle est ambivalente, mais elle a cru qu’elle pouvait se faire tuer »
« Je m’excuse pour tout, énormément » conclut le prévenu. L’état de la victime inquiète. Maître Leplomb a pris la parole pour elle : elle se constitue partie civile finalement (elle ne voulait pas porter plainte, au départ).
« On a de réelles inquiétudes pour elle. Elle est ambivalente mais le 10, elle a cru qu’elle pouvait se faire tuer. Qu’elle soit reconnue victime est très important. Elle ne se demande même pas si elle a mal. »
Le fait est que cette jeune femme paraît très abîmée, et il n’est pas certain que sa grande proximité avec les sœurs du prévenu, qui savaient mais n’ont rien dit, puisse l’aider. C’est inquiétant, en effet. Un enfant de 4 ans baigne dans ce climat depuis qu'il est né.

Décision
Le prévenu est reconnu coupable de violences habituelles sur sa compagne depuis février 2018. Il est condamné à la peine de 24 mois dont 14 mois sont assortis d’un sursis probatoire pendant 2 ans. Obligations de soins psychologiques ou psychiatriques, de travailler, de suivre un stage de sensibilisation aux violences intra-familiales. Interdictions de tout contact avec la victime, et de paraître à son domicile ainsi que sur la commune de Montchanin.

« Le tribunal ne vous laisse pas sortir (de prison) sans ce bracelet »
La partie ferme est aménagée en détention à domicile sous surveillance électronique (DDSE) qu’il exécutera chez sa mère. Mais il reste en prison encore environ une dizaine de jours, car un juge de l’application des peines va fixer des modalités dont les horaires de sortie, il a 5 jours pour le faire. Ensuite il faudra fixer le bracelet à une des chevilles du condamné. « Le tribunal ne vous laisse pas sortir sans ce bracelet. »
Il faut encore expliquer l’interdiction de contact à la victime : si elle prend contact avec lui, c’est lui qui sera en tort et ça peut l’envoyer en prison. La jeune femme offre un visage ravagé et gonflé par les larmes. C’est inquiétant.
FSA