
Depuis que la lutte contre les violences intrafamiliales a été nommée «priorité nationale» en France, les affaires de violence au sein du couple et/ou de la famille dominent les rôles, en particulier ceux des comparutions immédiates. Il y a peu, la Procureure de la République Adjointe, au parquet de Chalon, a nourri ses réquisitions du cadre de travail avec lequel les parquetiers dirigent les enquêtes en matière de VIF. Ses propos valent donc comme le discours actuel qui organise comment on voit les choses et comment on les aborde.
On était en comparution immédiate. Le prévenu était à la barre. On ne revient pas sur cette affaire. On va juste écouter ce que dit la procureure, qui représente les intérêts de la société, soit ceux de chacun d’entre nous, et en tirer quelques questions, au-delà du cadre judiciaire.
Violence situationnelle/violence habituelle
Dans ce dossier, c’est un tiers qui est allé dénoncer la violence exercée par l’homme contre la femme. La femme a d’ailleurs commencé par nier la réalité, avant de se mettre à parler, dans un second temps. La procureure commence ainsi ses réquisitions : « Je veux remercier l’amie qui a permis à madame X de s’extraire de cette situation de violence conjugale. » Sans cette femme extérieure au couple, ça continuait.
La violence conjugale peut être « situationnelle » : « ça arrive une fois », ça représente 25 % des cas.
Sinon « la violence est dite habituelle » : « C’est ce que nous devons rechercher dans nos enquêtes, et nous sommes dotés d’outils aujourd’hui. »
« Comment recherche-t-on la violence habituelle ? »
« On va regarder tous les plans : économique, psychologique, sexuel, et bien sûr, physique. Si on trouve plusieurs faits, alors on est dans cette mécanique : une relation de couple où l’épilogue de la domination, c’est la violence. »
Et puis « après les passages à l’acte, l’auteur de ces actes va promettre… C’est ça qu’on recherche aussi. Lui (le prévenu à la barre), il promet qu’il va changer. Il l’a dit, il l’espérait. Mais il va continuer à vouloir avoir le dessus, il va continuer à dénigrer (et les passages à l’acte se renouvellent, ndla). »
« Aujourd’hui toutes les forces de sécurité intérieure savent que lorsqu’il y a un passage à l’acte, il faut intervenir immédiatement. » En effet, il n’y a rien d’évident à se sortir d’une telle situation. « Des études démontrent qu’il faut 6 passages à l’acte, en moyenne, pour que les victimes portent plainte. »
Devant un tribunal, la répartition des places est claire
« Je ne supporte plus d’entendre que ‘c’est pas tout blanc, c’est pas tout noir’ : eh bien si, quand on commet des violences pour avoir le dessus. »
La magistrate met ici le doigt sur un nœud qui s’est bien installé au cœur des audiences. Le nœud entre le droit et la psychologie.
La loi est claire : la violence est interdite et réprimée. La psychologie, elle, aborde les choses sous un autre angle (elle n’a pas à juger une personne) et les juges l’ont intégré lorsqu’ils demandent à un prévenu si lui-même a été victime de violence dans son enfance. En réalité ça ne change pas grand-chose (sauf extraordinaire) aux sanctions, ça n’est pas un facteur atténuant. En revanche, ça oriente vers les fameuses « obligations de soins ».
Que peut-on attendre de la psychologie ? De quoi peut-elle répondre ?
Ce ne sont pas des questions faciles à réfléchir car elles sont complexes. Tout ce qu’on retient, c’est qu’en 2026 les fameux « suivis » à visée thérapeutique (et de redressement), s’ils peuvent porter des fruits, sont trop souvent ramenés à des émargements qui deviennent des justificatifs, sans nécessairement avoir opéré sur la position interne de la personne. D’une part parce que quelqu’un qui n’a rien demandé risque de ne pas se mettre au travail, d’autre part parce que les places sont rares et les listes d’attente, bien longues, dans les centres de consultations publiques.
Que peut-on attendre de « suivis » mensuels quand les gens vont super mal ? Et avant ça : que peut-on attendre de la psychologie ? De quoi peut-elle répondre ? Ce sont des questions fondamentales, qui ne sont pas posées contre la psychologie, mais qui visent à éclaircir ce qui n’a rien d’évident ou bien qui l’est trop, évident, pour que ça soit ça.
L’institution judiciaire n’est pas dupe des carences mais n’y peut rien, et finalement on se rabat sur une exigence administrativo-bureaucratique : justifier de rendez-vous (sinon « le tribunal en tirera toutes les conséquences », idem pour le juge de l’application des peines).
« Il n’y a jamais de bonnes raisons à être violent, fut-ce verbalement, sur les enfants et sur les conjoints »
« Il faut rappeler qu’il n’y a jamais de bonnes raisons à être violent, fut-ce verbalement, sur les enfants et sur les conjoints. » La procureure évoque ensuite une scène au cours de laquelle l’amie de la victime vient la chercher pour qu’elle dorme ailleurs, et l’homme retient sa conjointe en la saisissant par le bras. Finalement, il la lâchera mais : « Monsieur ne voit pas à quel point son contrôle coercitif est grave. (…) Moi, je voudrais que vous reteniez, a minima, que vous avez voulu contrôler cette femme et que vous avez été d’une violence extrême, pour la dominer. Si vous ne passez pas par-là, on vous reverra. »
Ce que demande la procureure est important car au-delà de la question de l’aveu, c’est celle de la position interne de quelqu’un qui se pose. Et ça demande un sacré travail, qui ne se fait pas avec n’importe qui ni avec des rendez-vous espacés comme on l’entend trop souvent de la part des prévenus, au tribunal.
La dépendance et les abus versus « Qu’est-ce qui m’a pris ? Qu’est-ce qui me prend ? »
Quand la magistrate rappelle qu’il n’y a jamais de bonnes raisons à être violent, fut-ce verbalement, sur les enfants et les conjoints, elle touche là à des réalités qui fleurissent au sein des familles et qui sont volontiers recouvertes par les familles en question.
Pourtant, que la violence s’exerce verbalement sur un enfant à qui on reproche ceci et cela, tout et n’importe quoi, de la part d’un parent ou d’un grand-parent ou de qui on veut : c’est toujours, derrière une volonté de domination déguisée, une affaire de place, de position interne.
La grande personne en ce cas est mal placée.
Allez faire entendre ça… à des gens qui, au nom de « l’amour », déguisent leur possessivité, leurs jalousies, leurs avidités, leurs peurs, en justifiant ce qui n’est pourtant pas justifiable mais qu’ils devraient interroger, exactement comme au tribunal : « Qu’est-ce qui m’a pris ? Qu’est-ce qui me prend ? »
Comme toujours le « bien » et l’« amour » ont bon dos, c’est insupportable
Au passage, on rappelle que ces violences si fréquentes et jamais dénoncées parce que jamais reconnues comme telles, s’exercent également dans les institutions chargées de l’enfance, comme on dit. Pour les mêmes raisons : des grandes personnes mal placées.
Trop souvent, les lieux de placement sont dénoncés comme étant des lieux de maltraitance. Voilà qui devrait déclencher des séismes de réflexions, de remises en question, de changements de discours, de changements de positions, de réformes des formations.
Au nom du « bien » de l’enfant, au nom de son « éducation », on semble se passer d’interroger pourquoi c’est si fréquent (ça ne veut pas dire que c’est toujours le cas). On trouve toujours des explications a posteriori mais elles viennent dans l’après-coup, le mal est fait. Du reste, obtient-on le moindre changement avec des explications ? Non.
C’est intolérable parce que les institutions pourraient, elles, faire ce que dans les familles on ne fait que rarement, à savoir s’interroger sur les formations des personnels, comme on dit : ces grandes personnes sont-elles à même de travailler dans l’intérêt d’enfants sans leur faire porter/payer leurs propres carences/peurs/méchanceté/ignorances/autre ?
Revenons aux réquisitions – « Continuer à protéger votre égo, c’est courir le risque que tout cela recommence »
« La peine… quelle peine ? Je suis inquiète. On justifie les quelques faits reconnus en les renversant sur la responsabilité de la victime, pour finir par dire que si elle restait, c’était pour avoir un toit. Ce n’est pas de bon pronostic. Il va falloir dire toute la vérité, monsieur.
Continuer à protéger votre égo, c’est courir le risque que tout cela recommence. Vous parlez de vos colères : vous êtes impulsif. Si vous ne vous soignez pas, vous allez recommencer. »
Au-delà de la sanction judiciaire, la balle est dans le camp de l’homme condamné, au premier chef, mais aussi dans celui du corps social et particulièrement dans le vaste domaine du « soin » qu’on sait mis à mal en dépit de toutes les déclarations qui sont là pour faire genre.
FSA
On ajoute cet article qu’on a relu incidemment :
https://www.info-chalon.com/articles/2022/03/16/6...Et ce fascicule, pour ceux que ça intéresse :
https://www.fonction-publique.gouv.fr/files/files...