« Ça va très vite. » Ça va si vite que « toute autre personne présente
dans la maison serait morte aussi. » Ce point est évidemment crucial car
l’accusée soutient des explications qui ne tiennent pas debout... Le récit de l’accusée ne colle pas aux constats objectifs... L’enfer de l’incendie, même sans trop de flammes... «Merde, c’est la maison de mon pote»...
Le17 janvier 2021 à Torcy, un homme est mort, intoxiqué par du monoxyde de carbone. Il est tombé, inanimé, « en quelques minutes » dit le médecin légiste qui a autopsié le corps. L’épouse du défunt comparaît devant la Cour d’assises de Saône-et-Loire : elle a reconnu avoir mis le feu au canapé familial et avoir eu l’intention de tuer son mari (lire notre autre article) ce mardi 17 juin en fin de journée.
Toutes les questions convergent en direction de la préméditation et cherchent aussi à reconstituer la scène, celle du 17 janvier 2021 en début de soirée. Le déroulement n’en est toujours pas clair.
Les faits précédents, dans la maison du couple à Etang-sur-Arroux en mars 2019, sont plus difficiles à cerner dans la mesure où le parquet avait classé sans suite. Mais, dans un autre sens, ils sont plus simples puisque l’épouse a reconnu avoir mis le feu au couvre-lit alors que son époux dormait.
La déposition du médecin légiste
Le médecin qui a reçu le corps du défunt au CHU de Dijon, a constaté « un visage bleu », effet de l’asphyxie. Il ne constate en revanche aucune brûlure. « Des petites plaques parsemées mais pas de brûlure. » Les sourcils et les cheveux de l’homme sont roussis : effet de la chaleur.
Donc : pas de contact direct avec le feu, mais l’enfer de l’incendie quand même. Chaleur très élevée et intoxication de l’air.
La présidente interroge le médecin sur les lésions relevées sur l’avant-bras et au talon de la victime. Le médecin est catégorique : elles ne sont pas liées à l’intervention d’un tiers. « L’hypoxie (le manque d’oxygène) entraîne rapidement une certaine confusion, on peut se cogner, tomber. » Les traces de main de l’homme sur l’armoire de la chambre peuvent s’expliquer ainsi.
Question de la présidente sur « le temps de l’agonie »
« Ça va très vite. » Ça va si vite que « toute autre personne présente dans la maison serait morte aussi. » Ce point est évidemment crucial car l’accusée soutient des explications qui ne tiennent pas debout. Elle dit qu’elle a mis le feu alors que son époux somnolait sur le canapé, que celui-ci était habillé. Elle dit qu’elle a « fait sa toilette » et qu’elle est allée se coucher et s’est endormie, alors que le canapé, retrouvé entièrement calciné, se consumait. A ce sujet, il est honteux que le vendeur du canapé, en Belgique, ou son fabricant, en Chine, n’aient pas communiqué aux enquêteurs la composition de la mousse de garnissage. Qui sait ce qu’il y avait dedans ? Il y aurait pu y avoir de l’acétone, ou pas. Ça pouvait aider l’enquête, mais le secret de fabrication est bien gardé.
Bref, alors que le canapé commençait à se consumer, le mari de Sylvie P. se serait donc réveillé, puis se serait rendu dans une pièce où il se serait mis en caleçon pour dormir et on ne comprend pas dans quel laps de temps ça s'est produit, ni pourquoi il n'a pas fui, ou alors il se serait laissé surprendre par cette fumée mortelle ? S'était-il rendormi sur son lit, pour être réveillé, déjà un peu privé d'oxygène, par sa propre toux ?
Le récit de l’accusée ne colle pas aux constats objectifs
Bref, l’accusée dit que son mari lui criait de se lever et de quitter la maison, vite, vite ! Qu’elle a obtempéré, qu’elle est sortie de sa chambre, a passé les quelques mètres du couloir, passant devant le salon au canapé en combustion, pour gagner les escaliers qui descendaient au sous-sol. Sauf que : aucune trace de suie sur elle, ni dans la descente d’escaliers. Son mari, lui, avait de la suie à l’intérieur du corps, plein les narines, aussi. Quelque chose cloche dans le récit de Sylvie P.
Un foie trop gros, un cœur fragile
L’accusée soutient que son mari buvait abusivement. Les fils du couple affirment que c’est faux. Le légiste mentionne un foie bien trop gros, « d’aspect jaune et hétérogène », signe d’une « intoxication alcoolique ». Toutefois, pas spécialement d’alcool le jour du décès.
Le taux de monoxyde de carbone a été mesuré : 29 %. Un taux un peu inférieur à ce qu’on relève dans ces circonstances de décès (plus proche de 50 %), mais la victime avait le cœur fragile, cela explique qu’il n’ait pas tenu davantage.
« L’incendie, ça fait tousser, ça réveille »
L’homme s’est effondré, en caleçon, sur le ventre, les pieds du côté de la tête de lit. Le récit de l’accusée ne colle pas. D’autant moins que ce que dégage une chaudière qui fonctionne mal, ça endort. Les gens peuvent décéder, après endormissement. Mais « l’incendie, ça fait tousser, ça réveille, c’est très irritant » explique le médecin.
Avec tout ça on reste sur cette inconnue : comment, de tout habillé, somnolant sur un canapé auquel l’accusée avait mis le feu, un feu dit « couvant », l’homme s’est-il retrouvé en caleçon, inanimé sur le sol d’une des chambres ?
L’enfer de l’incendie, même sans trop de flammes
Un pompier et un expert d’un laboratoire d’analyses techniques et scientifiques rattaché à la police nationale sont venus à la barre parler de ce feu sans flammes qui avait fini par dégager une fumée « assez grasse, hyper chargée ». Cette fumée rendait l’air opaque : on n’y voyait rien, sauf au niveau des pieds. « Le plafond de fumée était bas », dit le pompier du Creusot.
Ce même pompier explique comment ils ont cassé la porte pour l’ouvrir en passant une main à l’intérieur, comment ils ont immédiatement « tabassé le feu », c’est-à-dire l’ont calmé « en mettant un petit coup de lance » (lance à eau), « le plus vite possible pour passer au sauvetage de la personne manquante ».
Les volets étaient fermés, ils les ont cassés, « pour désenfumer ».
Des petites choses alertent les pompiers
Ce chef de groupe témoigne des signaux d’alarme : « la porte est fermée à clé sans clé dans la serrure, c’est pas normal », et puis des amis du couple arrivent sur les lieux et disent, « c’est bizarre il y a déjà eu un feu chez eux ». Deux alertes, « donc on ne fait pas de déblai, on ne sort pas ce qui a brûlé, on laisse comme ça et on attend la police. »
Ainsi, quand madame, Sylvie P., leur dit que son mari « essaie d’éteindre le feu », pour les pompiers c’est n’importe quoi : « L’homme n’est pas brûlé, il n’y a pas eu la moindre tentative d’éteindre le feu. »
On ne peut pas savoir d’où venait l’acétone
S’il y eut quelques flammes, c’était « uniquement dans le salon », dit l’expert technique. Tout le reste, au niveau du logement, c’était cette fumée épouvantable.
Le canapé était électrique : on pouvait actionner des repose-pieds. Or la multiprise n’était pas branchée, donc l’origine électrique est exclue d’emblée. En revanche, pas moyen de savoir si l’acte humain était volontaire ou non. Sauf à considérer qu’un allume brûleur n’avait rien à faire là. Quant aux débris d’une bouteille : impossible de savoir si l’acétone en provenait ou provenait de la mousse de garnissage du canapé.
« Merde, c’est la maison de mon pote »
Un homme, pompier volontaire et ami d’Eric X « depuis 20 ans, on s’est connus sur les stades de foot où on emmenait nos garçons », a livré un témoignage dénué de tout pathos et d’autant plus touchant : il était d’astreinte la nuit du 17 janvier 2021.
C’est lui que Sylvie P. a appelé à 19h53, pendant « 11 minutes et 25 secondes » précise la présidente, avec le téléphone portable de son mari.
« Elle voulait prendre des nouvelles de ma mère qui était hospitalisée. Sa voix était bizarre, on l’a remarqué avec ma femme. »
A 21h12, déclenchement des secours : « J’étais conducteur, je suis parti. »
« Ça faisait peu de temps qu’ils avaient acheté la maison, je ne l’avais jamais vue. Nous, on part sur un feu d’habitation et on est surpris : on ne voit pas de flammes. Et puis, en s’approchant, je vois Sylvie avec son chien et je dis : ‘Merde, c’est la maison de mon pote’. »
Florence Saint-Arroman