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> Faits Divers > Au Creusot
20/07/2021 13:55
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TRIBUNAL : «Le dossier de la misère», pour un Creusotin condamné à marcher à pied

Il a trois enfants. Les voit-il ? « Oh oui ! Oh oui ! » A-t-il travaillé ? « Oh oui, monsieur ! Oh oui ! J’ai fait tous les métiers possibles. » Il travaille depuis ses 14 ans. Montant de sa retraite : 638 euros par mois.
On aurait voulu connaître son histoire, savoir comment ce petit parisien né en 1953 est arrivé en Saône-et-Loire.  Était-ce pour y être placé, en 1955 ? C’est bien possible, puisqu’il est dit qu’ « à 14 ans, il fuit sa famille d’accueil pour travailler à la ferme ». C’est ainsi que ce garçon est entré dans la vie active. Ce lundi 19 juillet, il est dans le box des comparutions immédiates pour être jugé.
Qu’est-ce qu’il a fait ? « Un accident matériel », dit le président Dufour. Le 5 février dernier, au volant de sa voiturette sans permis, il est entré dans une Twingo qui était en stationnement, au Creusot. Il refuse de se soumettre au test de dépistage de l’alcool et à celui des stupéfiants. Or il a deux condamnations non encore purgées (pour des faits identiques : conduite sous l’empire de l’alcool, refus de se soumettre aux tests), qu’un procureur met alors à exécution, résultat : il est en prison depuis début février, libérable mi-août.


De longs bras avec lesquels il ponctue ses propos
Sur le versant de la proportionnalité, c’est pas ça (1), mais comme le disait un autre président lors d’une audience en mai ou juin : On ne gagne jamais contre la société, jamais. Il se trouve que ce prévenu-là en sait quelque chose depuis sa tendre enfance et qu’il peut ainsi continuer à le vérifier.
C’est un homme au teint blafard, quoique moins blafard que lors de l’audience de renvoi. Il a le visage un peu allongé et des poches sous les yeux. Ses cheveux sont blancs. Son corps vieillissant tient encore, il a toujours été si actif que ça se voit alors qu’il a glissé dans un alcoolisme persistant dont il paie les effets neurotoxiques. Il a de longs bras avec lesquels il ponctue ses propos.

Altération du discernement
Il vivait sous le régime de la curatelle renforcée, mais une aggravation de son état général le fait passer sous tutelle. Le tribunal a dû demander une expertise psychiatrique qui conclut à l’altération de son discernement. L’expert relève que, comme bien des enfants placés soumis à des obligations quasi administratives de rencontrer un psy, il en a soupé et ne veut pas en entendre parler : les psy sont des charlatans qui ne savent que vous bourrer de médocs.
Que ces adultes en soient, pour beaucoup, marqués de cette façon-là, devrait interroger mais la vie administrative a ses puissances et ses conforts à elle, son autosatisfaction offre peu de prises à la réflexion dans l’intérêt supérieur de l’enfant dont pourtant on parle beaucoup. Le rapport constate enfin que cet homme présente des complications consécutives à un alcoolisme chronique, sans toutefois présenter de signes de delirium tremens.

Quid de la protection ?
La tutrice de ce monsieur est à la barre. Elle est confrontée par un des juges assesseurs qui connaît très bien le travail d’un juge des tutelles à une question de fond : cet homme est alcoolique, il a perdu son permis au fil des infractions, il persiste à conduire alors qu’il boit, et il est placé sous un régime de protection civile. Quid de la protection ? C’est une vraie question (2). Le grand-père sourd et aux facultés altérées par le toxique fut un enfant placé dans le cadre de la protection de l’enfance.
Il s’est enfui de sa famille d’accueil, a commencé à bosser pour vivre au sens nécessaire du terme (manger, trouver un toit). A l’autre bout de sa vie, il vit sous un régime de protection civile, le plus fort qui soit, et ça fait 6 mois qu’il est incarcéré parce qu’en dépit de ses condamnations il avait à nouveau une voiture, et, cerise sur le gâteau : il perçoit une retraite inférieure au minimum légal, ce qui fait que sa tutelle gère un budget misérable.

« Oh oui ! J’ai fait tous les métiers possibles. » Sa retraite : 638 euros par mois
Elle dit que monsieur est habituellement vindicatif, comme à l’audience. On se dit qu’il veille sur sa propre dignité. Évidemment celle-ci sombre régulièrement dans le fond d’un verre, mais tant pis, là où il peut tenir, il tient et ne manque pas d’allure. « Vous refusez tous les tests. – Oui !
Et je refuse toujours (il est résolu et tout son corps le montre). Parce que, prendre les gens pour des imbéciles, ça va une fois et pas deux. » Le président remarque qu’on a dû le laisser longtemps en dégrisement. Le prévenu est furax. Par contre, lorsque le juge lui demande comment ça se passe en détention :
« Très bien ! Tout va bien. Mais je voudrais revoir ma femme très vite, parce qu’elle a déjà failli mourir une fois, alors s’il lui arrive quelque chose et que je n’y suis pas… alors… On verra ! » promet-il d’un geste du bras. Il a trois enfants. Les voit-il ? « Oh oui ! Oh oui ! » A-t-il travaillé ? « Oh oui, monsieur ! Oh oui ! J’ai fait tous les métiers possibles. » Montant de sa retraite : 638 euros par mois.

Si les soins vétérinaires suffisaient à faire vivre vraiment un être humain, ça se saurait
« Si vous conduisez encore alors que vous avez bu… », s’inquiète le président. Plus résolu que jamais, le prévenu donne de la voix (faut dire qu’il est sourd, pas comme un pot mais pas mal) : « L’alcool ? Pfuit… terminé ! Le trait est tiré. » Il est mignon parce qu’il explique que s’il écoutait « les collègues », il passerait sa vie à cuver ici ou là.
Alors « il faut savoir dire non ! », le président acquiesce, il faut savoir le dire. Mais ensuite il faut le faire… On sent que le prévenu est pris dans des réflexions visant à modérer sa conso, il dit que « laisser un faux col » quand on remplit son verre, c’est crucial. Mais si le verre fait 20 cm de haut, un faux col ne change rien à l’affaire.
Bref, il souffre d’alcoolisme mais il donne à voir sa stature et elle est touchante, parce que flûte à la fin, c’est quand même des vies si difficiles et la société certes lui colle des mesures de protection mais on peut en mesurer la relativité. Si les soins vétérinaires (manger, avoir un toit, se laver) suffisaient à faire vivre vraiment un être humain, ça se saurait.

« Je ne requiers pas de mandat de dépôt »
« On ne va pas se cacher les choses, dit maître Charbonnel, c’est le dossier de la misère. Misère sociale, intellectuelle, financière. » C’est le mérite de cette audience : ne pas cacher les choses, même si c’est pas son objet. La procureur, sobre au possible, cadre l’objet dans ses réquisitions : il a été condamné 3 fois pour conduite sous l’empire de l’alcool, puis pour conduite malgré l’injonction de restituer son permis, en 2016 faits identiques à aujourd’hui, donc elle requiert 10 mois de prison dont 6 mois sont assortis d’un sursis probatoire de 2 ans.
Angélique Depetris précise : « Je ne requiers pas de mandat de dépôt. » Maître Charbonnel insiste : « Il est libérable dans trois semaines, ça sera compliqué s’il doit retourner en prison et revivre ce qu’il a vécu depuis début février. » L’expert psychiatre l’a rencontré deux fois au centre pénitentiaire : l’homme avait déjà oublié la première visite.

« Il ne vous reste que le vélo »
Pendant que les trois juges délibèrent, le prévenu raconte des trucs et des machins à son escorte.
Le tribunal le déclare coupable, et le condamne à une peine de 6 mois de prison entièrement assortis d’un sursis probatoire pendant 3 ans. Interdiction de conduire tout véhicule à moteur. « Il ne vous reste que le vélo. » Obligation de suivre des soins. Le prévenu intervient :
« Conduire un vélo, c’est bien, mais quand vous avez un genou qui est mort… - Vous irez à pied, alors, monsieur. » Le tribunal a retenu l’altération du discernement.
Florence Saint-Arroman

(1) C’est la logique pénale : on finit toujours par avoir un sursis à révoquer ou une peine de quelques mois non encore exécutée, cela permet d’incarcérer les gens lorsqu’ils récidivent, et ce, avant même qu’ils soient jugés pour les nouveaux faits. C’est ainsi que ce système est réellement coercitif. Les reproches de laxisme à l’égard de l’institution judiciaire sont le plus souvent infondés. Mais lorsque la logique s’applique comme si elle était administrative, ça peut donner des situations qui semblent insensées, et qui le sont parfois. C’est bien pour cette raison que la justice ne peut pas être rendue par ordinateur, car un ordinateur n’a cure des cas particuliers, or les magistrats doivent tenir compte des situations de chacun, en l’occurrence c’est ce qu’ils ont fait à l’audience.
(2) Une vraie question d’intérêt général, nous ne mettons pas la tutrice en cause. Lorsqu’elle répond que tant qu’il n’est pas interdit à monsieur de conduire, par décision judiciaire, elle ne voit pas au nom de quoi et comment elle s’y opposerait, elle a raison. Du coup elle se soucie d’assurer la voiture, ça évite au moins une infraction supplémentaire et une tonne d’emmerdements en cas d’accident.