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31/07/2021 03:14
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TRIBUNAL : «Je préfère dégrader des biens qu’un être humain», s'est excusé un Creusotin de 25 ans

«Je vous assure que j’ai pas trop envie de vous parler, parce que moi, le tribunal, ça m’a toujours fait peur». Il a 25 ans, un casier judiciaire, une vie compliquée issue de la casse de toutes les bases possibles qui se posent dans l’enfance. Il a fait des siennes le 22 juin dernier, six policiers se constituent parties civiles.
Le 22 juin, au Creusot, une jeune femme appelle le commissariat, en pleurs. Il est 6h30. Elle veut que son copain parte. Le prévenu fut logé dans un foyer, mais en fut expulsé suite à des dégradations, dit la magistrate qui préside l’audience. Et on n’a pas oublié l’audience de 2020 (lire ici : https://www.info-chalon.com/articles/faits-divers... Depuis, il est sans logement, et sa copine l’héberge quelquefois. Il y a une semaine elle dit aux policiers qu’il l’a serrée à la gorge et qu’il l’a poussée en lui mettant un coup de pied.

« J’étais dans une autre pièce justement pour que ça ne parte pas en vrille »
Il reconnaît avoir mis ses mains autour de son cou, par contre il a mis le coup de pied dans une porte, apparemment elle a pris la porte sur elle. Pourquoi a-t-il fait ça ? Il le dit très clairement, très sensément : « Elle est venu me chercher, me tirer par le tee shirt, mais j’étais dans une autre pièce justement pour que ça ne parte pas en vrille.
Le coup de pied dans la porte, c’était pour dire ‘laisse-moi tranquille’. » Voilà la scène de départ. S’il passe en comparution immédiate ce jeudi 29 juillet, c’est parce que ça s’est mal passé avec les 4 policiers qui sont intervenus au domicile de la fille. Puis ça s’est mal passé « avec le chef de poste et une OPJ ».

L’avocate reprend les témoignages des policiers présents
Le jeune homme est donc également poursuivi pour outrages, menaces de mort et violence sur des personnes dépositaires de l’autorité publique. Pour le fait de violence à l’encontre d’un brigadier, maître Peleija reprend les témoignages des policiers présents qui disent que le brigadier a posé la main sur le prévenu en premier, lequel a riposté d’un coup de poing au front.
De ce qu’on comprend, le policier était déjà au volant quand il est ressorti du véhicule parce qu'il a vu le gamin leur faire un doigt d’honneur. Le brigadier a 5 jours d’ITT et souffre, maître Ronfard insiste sur ce point, d’un « fort retentissement psychologique ». Il demande à ce titre 1000 euros de dommages et intérêts.

« Quand je suis énervé, il faut me laisser tranquille »
Le prévenu souffre lui aussi d’un fort retentissement psychologique et quasiment depuis toujours. On l’extrait de sa famille, il n’a que 3 ans. On le colle à Saint-Bonnet en Bresse, en maternelle, le petit se fait virer de l’école, il part en CLIS et c’est ainsi qu’il est devenu un jeune homme analphabète, malheureux, et impulsif.
Il est décrit par tout le monde comme opposant, il en convient d’ailleurs et l’explique par une rancœur, voire une haine à l’égard de la justice « parce que c’est pas le Saint-Esprit qui m’a placé quand j’avais trois ans », toutefois il a appris un peu sur lui-même, et c’est très, très important : « Quand je suis énervé, il faut me laisser tranquille. Quand je m’isole, il faut me laisser décompresser. Mais ça, elle cherche pas à le comprendre.»

S’il a une demande, c’est qu’on reconnaisse qu’il a été mal traité enfant
Ce point est fondamental mais qui l’entend, à l’audience de ce jeudi 29 juillet ? On a l’impression pénible que personne ne veut l’entendre, mais c’est peut-être parce que l’essentiel de l’audience et l’essentiel de la peine qui lui sera infligée est centré sur le barouf avec les policiers, représentants de l’autorité publique.
L’autorité publique l’a privé de son enfance, pense le prévenu, et puis elle l’a condamné l’an passé alors qu’il est avéré qu’il n’avait pas porté le premier coup. Il n’en a retenu que cela : une injustice de plus, finalement. Depuis un long internement au CHS de Sevrey, il ne veut plus entendre parler de psychiatres. Il estime que le suivi SPIP c’était juste « du bla-bla ». Bref, s’il a une demande, c’est qu’on le laisse tranquille quand il est énervé et qu’on reconnaisse qu’il a été mal traité enfant.

Au final de qui serait-ce la faute, hein, si ce n’est de la sienne ?
Or il n’est pas dans les habitudes de l’administration de reconnaître ses erreurs, ses défaillances, ses manquements, ou tout simplement la brutalité inhérente à certaines de ses actions, c’est même l’inverse. Le placement est une mesure de protection, donc, à partir de là, tout le monde considère avoir fait son travail, et si au final un gamin de moins de 6 ans parvient à se faire renvoyer de l’école maternelle pour atterrir en classe pour l’inclusion scolaire (CLIS) et en sort analphabète, plus malheureux que les pierres et sous médocs, de qui serait-ce la faute, hein, si ce n’est de la sienne ?
Du reste, le traitement médicamenteux devient à l’audience « un traitement pour l’impulsivité ». Le prévenu n’en veut plus, « je ne veux pas être comme un zombie du matin au soir ». Cette expression revient dans la bouche du parquet sous cette forme insensée : « Il (le prévenu) a arrêté son traitement pour l’impulsivité. »

Symptomatique de l’époque et de sa façon de traiter (ou de se faire croire qu’elle traite) des problèmes
« Il a arrêté son traitement pour l’impulsivité », quelle phrase inouïe ! Drôle, d’un certain point de vue, mais symptomatique de l’époque et de sa façon de traiter (ou de se faire croire qu’elle traite) des problèmes. C’est un peu comme les questions des addictions qui reviennent sans cesse, à l’alcool ou aux produits stupéfiants. On vous donne des thérapies chimiques, Baclofène, Subutex, Méthadone, mais on sait bien que tout est plus long et complexe que ça.
Les salles d’audience sont comme le dernier sas (tout au fond du couloir) qui fait caisse de résonance à toutes les convictions et les pratiques contemporaines dont la violence avance masquée mais n’en est pas moins réelle. Bien sûr on ne manque jamais de renvoyer, avec raison, chaque prévenu à sa propre responsabilité, mais quand on sait à quel point certains prévenus sont démunis, se démenant comme ils le peuvent et pouvant peu…

Il n’en reste pas moins que le plus fragile, c’est lui
Celui-ci ne sait donc ni lire ni écrire, et il reproche aux fameux suivis judiciaires de ne pas l’aider à « trouver du travail ». « On ne trouve pas de travail quand on ne sait ni lire ni écrire », plaide maître Peleija. C’est vrai. Le temps est révolu pour certaines tâches faciles d’accès et l’usine à gaz du marché de l’emploi et de l’insertion professionnelle comme on dit, a généré tant d’écrans et de barrières sous couvert de « lever les freins à l’emploi » que des gens comme ce garçon se trouvent immanquablement (ou presque) sur le carreau.
Sans compter qu’il se sent facilement agressé. Forcément, fragile comme il est. Il dit que les policiers l’ont « humilié » à le traiter de « clochard » et de « pédale ». Que ça soit vrai ou pas, il n’en reste pas moins que le plus fragile, c’est lui. Le plus fragile c’était déjà lui lorsqu’il avait 3 ans. Cela n'engage pas qu'il faille le laisser faire ou dire n'importe quoi, ce n'est pas le propos.

« Vous êtes en train d’appeler une violence institutionnelle »
Il n’est pas bête ce garçon mais il n’est pas toujours cohérent et il bagarre à trouver les bons mots, d’ailleurs ne les trouve pas. Il souligne d’emblée l’écart entre le niveau de langage des magistrats et le sien, ainsi que les registres qui en sont différents. La présidente a fini par l’écouter, lui posant même une question fondamentale : « Vous ne voulez pas d’aide ? » Le garçon répond « oui et non » et il s’explique. Un juge assesseur le prévient : « A la violence vous répondez par la violence, parce que vous faites une fixette sur la justice. C’est votre choix (on se demande bien à quel moment le prévenu a fait ce choix, il semble plutôt pris comme dans un étau et se contente de le dire à chaque audience, ndla). Voilà ce que vous êtes en train de faire : vous êtes en train d’appeler une violence institutionnelle, vous êtes en train de nous forcer à taper plus fort. »

Le prévenu vit sous un régime de protection civile
Le gamin va être maintenu en détention à l’issue de l’audience et ça sera donc de sa faute parce qu’il ne sait pas dépasser le tort majeur qui lui fut fait, et parce qu’il n’a pas les moyens intellectuels d’élaborer une pensée qui ferait socle pour lui ? Le prévenu vit sous un régime de protection civile.
Il a une curatrice qui gère ses petits revenus. Second prévenu en peu de temps qui passe d’une mesure de protection de l’enfance à une mesure de protection civile et à qui l’institution renvoie qu’il déconne et qu’il se met en prison tout seul comme un grand. La présidente s’efforce d’aider ce jeune homme à faire des liens (donc à élaborer quelque chose qui lui soit utile et aidant) : il a arrêté le fameux traitement « pour l’impulsivité » et à la suite il a été condamné pour des dégradations de biens. Voit-il le rapport ? Réponse : « Je préfère dégrader des biens qu’un être humain. »

Un médecin vient écrire qu'il est «peu réadaptable». Quelle violence !
Une nouvelle expertise psychiatrique a eu lieu avant cette audience. « Pas de troubles psychotiques », « personnalité très mal structurée », « carences éducatives et scolaires », « passage à l’acte quand attaqué dans son narcissisme » (comment avoir une bonne image de soi dans les conditions imposées à cet enfant, par sa propre famille d’abord, par les services d’aide sociale à l’enfance ensuite, par l’école, etc. ? ça crée un cercle vicieux, il se défend en attaquant, il est en tort à tous les coups, et cela alimente son moulin, ndla).
cLe psychiatre écrit « il apparaît peu réadaptable ». On pense à la remarque que le garçon fit au tribunal en mars 2020 : « Je ne suis pas un animal ». Mesure-t-on ce que ça signifie ? Il dit qu’il fut traité comme tel, comme un petit animal, et, en 2021 un médecin vient écrire qu’il est « peu réadaptable ». Quelle violence !). Le rapport constate : « peu coopérant aux aides institutionnelles ». Le fait est, et le concerné sait expliquer pourquoi.

1 an de détention
Le parquet prend acte de ses 6 condamnations, « pour des violences, soit aux biens, soit aux personnes », retient l’altération du discernement (si les mots ont un sens cela devrait jouer en la faveur du prévenu, parce que ça dit sa fragilité), requiert une peine de 8 mois de prison avec son maintien en détention (il n’a pas de logement, de toute façon, donc pas d’aménagement de peine, ndla), et la révocation partielle du sursis probatoire en cours à hauteur de 4 mois avec incarcération immédiate. ?Le tribunal suit les réquisitions : le jeune homme reste en prison pour 12 mois. Le sursis probatoire en cours reprendra à sa sortie.

«Il n’est pas coopératif, dit-on. Oui, mais que faire ?»
Maître Peleija objectait : « Il n’a que 25 ans et une telle colère en lui. Il dit qu’il s’en veut, mais il dit aussi qu’il a de la rancœur contre la justice qui l’a coupé de sa famille lorsqu’il avait 3 ans. Dans ces conditions, une peine sèche ? … Il n’est pas coopératif, dit-on. Oui, mais que faire d’autre que de mettre en place des accompagnements ? »
L’avocate suggérait au tribunal le dispositif AIR, accompagnement individuel renforcé, porté par l’association d’enquête et de médiation (AEM). Sauf que l’AEM demande à être déchargée lorsque les prévenus ou les condamnés ne coopèrent pas comme on le voudrait. Il faudrait une structure plus adaptée, il faudrait. On lui reproche également un port d’arme. Il avait un poing américain qu’on a trouvé sur lui à la palpation.
« Il vit dans la rue, il a besoin de se défendre. » Tout le monde sait que vivre dehors c’est être exposé à de la violence, forcément. Mais on fait comme si on ne savait pas et on s’étonne : « Pour vous défendre ? Mais de quoi ? » …

Placement – CLIS – la rue – la prison, et «une grande souffrance»
Alors, la violence institutionnelle s’exerce, caisse de résonance de la violence sociale qui dit se soucier des enfants mais qui peine vraiment à penser les choses, et cela, ce refus de penser, est à son entière charge. ?La curatrice du prévenu est venue à la barre dire un mot gentil à son intention, un mot de soutien et d’espoir pour lui : elle l’aidera à trouver du travail.
Quant à ce qu’il peut advenir de l’insertion socio-professionnelle, comme on dit, quand quelqu’un va mal, et ce garçon va mal, ça… Un des assesseurs l’a prévenu : il risque fort de passer le plus clair de son temps en prison. Placement à Saint-Bonnet en Bresse – CLIS – la rue – la prison, et « une grande souffrance » rappelait son avocate.
Florence Saint-Arroman

Le jeune homme est déclaré entièrement responsable du préjudice causé aux 6 policiers. Est condamné à leur verser 250 euros chacun pour cinq d’entre eux, et 600 euros pour le brigadier, ainsi que 600 euros pour leurs frais de justice. Ça interroge, car si leur avocat a parfaitement raison de répéter qu’il est intolérable que des fonctionnaires de police soient insultés, on peut se demander si l’insulte a la même portée selon de qui elle vient. Les citoyens placés sous des régimes de protection civile sont de ce fait reconnus « à cause d'une altération de leurs facultés mentales ou physiques consécutive à une maladie, à un handicap ou à un affaiblissement », comme devant être aidés. Ils font donc l'objet d'une mesure de protection légale, et le psychiatre parle ici d’altération du discernement. A partir de là, faut-il réellement les traiter comme si ? Comme s’ils avaient tous leurs moyens, toute leur raison ? Cette interrogation n’est pas leur donner raison lorsqu’ils enfreignent le cadre des lois. On le répète, il est intolérable en effet que des membres des forces de l’ordre soient insultés, et, pire, menacés. Pour autant la fragilité reste du côté du plus fragile, et l’euro symbolique peut suffire à marquer l’outrage sans faire payer à tout le monde* (ces prévenus placés sous curatelle ont souvent de très petits revenus, par conséquent le SARVI* est saisi) les désordres des plus fragiles qui rejettent, pour des raisons qui mériteraient d’être considérées, la force publique, ou en ont, tout simplement, peur.
*https://rapportdactivite.fondsdegarantie.fr/qui-sommes-nous