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05/06/2021 01:10
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TRIBUNAL : 7 ans de prison pour le dernier gérant parisien du trafic de drogues au Tennis

Youcef Abderrahmane, le 4ème frère à être jugé dans le cadre de ce trafic tenu au Creusot par des parisiens, est déclaré coupable et condamné à une peine de 7 ans de prison. Retour sur la journée....
En fin d'après-midi ce vendredi 4 juin, le tribunal a rendu ses décisions. Youcef Abderrahmane, le 4ème frère à être jugé dans le cadre de ce trafic tenu au Creusot par des parisiens, est déclaré coupable et condamné à une peine de 7 ans de prison. Retour sur la journée.
« L’OPAC de Saône-et-Loire se constitue partie civile. C’est exceptionnel, mais ce dossier l’est. » Ce vendredi 4 juin, maître Hopgood est intervenu pour le bailleur social dans le procès qui constitue le dernier volet d’un trafic organisé dans le quartier du Tennis au Creusot, par des hommes venus de Paris et sa banlieue.
L’avocat dresse rapidement le tableau d’un quartier littéralement mis sous séquestre par un trafic de stupéfiants à ciel ouvert, une vie quotidienne indexée sur les allers et venues de clients, de guetteurs, de vendeurs qui se tiennent, cagoulés, à l’intérieur des tours (la L, puis la M). Il insiste sur la dégradation considérable des conditions de vie au fil du temps, et en vient au paroxysme : « En février 2019, une fusillade, en juillet 2019, une autre, dont Youcef Abderrahmane est victime. Et cela se passe au pied de la tour M ! »

« Cet immeuble avait été déserté par ses habitants »
Résultat, « plus personne ne voulait vivre là-bas, et l’OPAC a dû déménager son agence (elle était dans la tour M) en juin 2019 ». Les trafiquants squattaient les parties communes et privatives également « à tel point que cet immeuble avait été déserté par ses habitants ». Le nombre de logements vacants en 2019 et en 2020 ne cessait d’augmenter.
« Ce sont bien les infractions d’association de malfaiteurs et de trafic de stupéfiants qui ont généré le préjudice de l’OPAC. » Sans compter le personnel en arrêt ou accident du travail. Maître Hopgood demande 10 000 euros de dommages et intérêts (tous les prévenus paieraient solidairement) et le remboursement des frais de déménagement de l’agence.

Les trafics de stupéfiants torpillent le tissu social
Il n’est pas possible, vu de l’extérieur et de loin, de se représenter le niveau de toxicité et de nuisances d’un tel trafic sur la vie de chacun. Croiser un vendeur au visage entièrement dissimulé, devoir attendre qu’on vous ouvre pour entrer dans le bâtiment où vous logez, vivre chaque jour au contact d’une activité de nature criminelle, savoir que certains sont armés, que d’autres sont défoncés, que l’argent passe de main en main pour finir dans celles d’un chef qui s’enrichit sur le dos de tout le monde. Et finir par redouter une balle perdue ?

« Les riverains en ont eu ras le bol, et cette fois on commence à parler »
Angélique Depetris, procureur, revient rapidement sur ce cumul aussi efficace qu’une maladie dégénérative pour vous abimer la vie sur tous ses plans, relève que « les riverains en ont eu ras le bol, et cette fois on commence à parler. » Les trois prévenus qui comparaissent libres sont tous trois des toxicomanes, elle requiert des peines qui équilibrées et adaptées à leurs situations.
Maître Leray en convient pour P., avec cette réserve que le chef d’association de malfaiteurs est un costume bien trop grand pour un homme dont on s’est seulement servi. Les deux autres n’ont pas d’avocat, ils diront à quel point ils veulent en effet poursuivre leurs suivis.

Ravitaillement quotidien à Lyon, « pour ne pas stocker de grosses quantités ».
Concernant les deux prévenus dans le box, celui qui endosse tout et celui qui n’a rien fait, la procureur reprend tous les actes d’enquête qui désignent celui qui se dit victime de son nom de famille comme en effet le repreneur du bizness de ses deux frères arrêtés et de celui qui était en cavale. Dans ce trafic on allait se ravitailler tous les jours à Lyon, « pour ne pas stocker de grosses quantités ».
Les pratiques des trafiquants ne cessent de s’adapter à celles de la justice, pour les contourner, mais la justice bouge elle aussi. C’est ainsi que « le faisceau d’indices » désignant Youcef Abderrahmane, 31 ans, comme la tête du réseau, ainsi que son casier (17 mentions dont 7 sont liés à l’usage ou au trafic de stupéfiants) permet au parquet de requérir une peine de 9 ans de prison contre lui puis son interdiction du département pendant 5 ans. « Condamné à 4 ans pour trafic, il sort de prison en février 2019 et recommence immédiatement. »

Un mandat d’arrêt
Quant à Mehdi Aidel, 31 ans lui aussi, il pourrait être condamné à une peine de 4 ans dont 1 serait assorti d’un sursis probatoire pendant 2 ans. Maintien en détention pour la partie ferme. Reste celui qui n’est pas venu, Mohamed Benaggoun, 21 ans, qui vit à Vitry-sur-seine. 7 fois condamné. « Je demande au tribunal de délivrer un mandat d’arrêt. » Angelique Depetris requiert une peine de 2 ans de prison dont 6 mois serait assortis d’un sursis probatoire de 2 ans. Interdiction de paraître en Saône-et-Loire.

Personne ne plaide de relaxe
Maître Faure-Revillet plaide une moindre implication de Mehdi Aidel dans ce trafic dont il a reconnu avoir été partie prenant, d’autant que « dans ce dossier on n’a pas saisi d’argent ni de produits en quantité ». Maître Flissi-Gherabli, elle, entreprend de jeter le doute sur les témoignages à charge qui font de Youcef Abderrahmane le repreneur du trafic de ses frères. « Il n’a rien à voir avec ces faits-là », conclut-elle, sans toutefois plaider explicitement une relaxe. Vers 15h15 le tribunal se retire pour délibérer.

Décisions
L’orage a éclaté lorsque le tribunal revient et déclare tous les prévenus coupables.
Condamne Youcef Abderrahmane, 31 ans, à 7 ans de prison, ordonne son maintien en détention. Interdiction de paraître en Saône-et-Loire pendant 5 ans.
Condamne Mehdi Aidel, 31 ans, à 4 ans de prison dont 1 an est assorti d’un sursis probatoire pendant 2 ans. Obligations de soins et de travailler, interdiction de Saône-et-Loire et de tout contact avec les autres.
Condamne Mohamed Benaggoun, 21 ans, absent à son jugement, à une peine de 3 ans de prison dont 18 mois sont assortis d’un sursis probatoire de 2 ans. Obligations de soins et de travailler, interdiction de Saône-et-Loire et de tout contact avec les autres. Le tribunal décerne un mandat d’arrêt contre lui.
Enfin, les trois hommes qui se droguaient le plus, plus âgés que les instigateurs (44, 51 et 54 ans), sont condamnés à des peines mixtes pour deux d’entre eux, à une peine de prison entièrement assortie d’un sursis probatoire pour le plus fragile (sous curatelle, le tribunal retient l’altération du discernement). Ils ont tous les trois l’obligation d’intégrer le dispositif AIR (accompagnement individuel renforcé) piloté par l’association enquête et médiation (AEM) pour des suivis renforcés. Interdiction de contact avec les co-auteurs ou complices.
FSA
L’OPAC de Saône-et-Loire est reçu comme partie civile, recevra des indemnités au titre de son préjudice moral. Le tribunal estime qu’il y a en effet un préjudice d’image en raison de l’insécurité croissante au sein du quartier du Tennis en 2019, en lien avec le trafic de drogues.

Notre article sur la 1ère journée d'audience :
Ce jeudi 3 juin ainsi que vendredi 4 se juge au TJ de Chalon-sur-Saône le dernier volet d’un trafic de stupéfiants mené sur le quartier du Tennis au Creusot par ceux qu’on appelait « les parisiens ». Trois frères Abderrahmane ont été jugés (le 3ème il y a environ deux semaines), chacun a été condamné à 7 ans de prison. Ce jeudi, Y., le 4ème, comparaît détenu ainsi qu’un co-auteur, M. Quatre autres prévenus dans ce dossier comparaissent sous contrôle judiciaire, seuls trois sont présents.

Des règlements de comptes par balles, un mort à Torcy
Le président Madignier rappelle ce qui a conduit un juge d’instruction à renvoyer tout ce monde devant un tribunal correctionnel. Tout part, bien sûr, de l’instruction ouverte contre Fethry, Khaled, et Mohamed Abderrahmane. Après les arrestations fin janvier 2019, un des hommes mis en examen dans ce dossier, L.E., contacte des gens pour leur donner de nouveaux tarifs. En février, Y. A. sort de prison (il avait fait 4 ans), appelle L. E., lui demande de loger « des petits ». Un de ces « petits » est tué par balles dans un règlement de compte, le 2 mars à Torcy. Le 15 mars, c’est Y. lui-même qui se fait tirer dessus. Il est en voiture avec M. (ils partagent le box pour ce procès), la balle lui effleure la jambe, il s’en sort.

Une jeune fille de 14 ans avait été blessée par une balle perdue
C’est dire les violences générées par le trafic. Maître Hopgood intervient à l’audience pour l’OPAC de Saône-et-Loire qui se constitue partie civile. Lorsque le trafic s’était déplacé de la tour L à la tour M, « on » avait bloqué l’accès à la tour en plaçant une barre métallique, cela permettait de contrôler qui y entrait. L’OPAC a déposé plainte en juillet 2019. On se souvient également qu’une jeune fille de 14 ans avait été blessée par une balle perdue. « Les habitants n’en pouvaient plus », rappelle l’avocat.

« Les voyous m’ont associé à mes frères, comme tout le monde ! »
Le 8 octobre 2019, les forces de l’ordre procèdent à plusieurs interpellations au Creusot, à Saint-Rémy mais aussi à Vitry-sur-Seine où vivait Y. Sa position est inchangée : il n’a « rien à voir » avec tout ça. Qu’on entende son surnom « Ramuntcho » dans les écoutes ne signifie rien puisque « tout le monde » connaît son surnom et ceux de ses frères, que c’est à cause de la presse qui les avait écrits (en novembre 2020, ndla), que « de toute façon », on l’associe à ses frères. Si on lui a tiré dessus, car c’est bien lui qu’on visait, c’est que « les voyous m’ont associé à mes frères, comme tout le monde ! »

Des Calzone*
Du coup, celui qui est chargé et qui visiblement endosse, c’est M. Il sortait alors avec une jeune fille âgée de 15 ans, ils furent arrêtés ensemble, dans une des tours. Mais l’interrogatoire de Y. revient beaucoup sur la question de ses revenus. Le président, ses assesseurs, la procureur, Angélique Depetris, tous interrogent tour à tour Y. « On n’a pas compris de quoi vous viviez pendant cette période. » L’enquête a établi de nombreux déplacements au Creusot, à Lyon, à Amsterdam. De quoi vivait-il ? Y. répète : il sortait de prison avec l’obligation de travailler, il était devenu auto-entrepreneur, il confectionnait chez lui, à Vitry, des pizzas Calzone et les livrait à domicile.

« De quoi viviez-vous ? Soyez précis »
On restera dans le vague car il n’a jamais justifié de ses revenus. Pourquoi allait-il à Amsterdam ? « Parce que ma femme allait accoucher. Je ne pouvais plus avoir de relations sexuelles avec elle, alors j’allais voir des prostituées. Et puis, fumer (du cannabis). Vous savez là-bas on peut fumer sans problème. Et puis j’allais voir mon petit frère qui était là-bas. » On a trouvé 16 téléphones portables chez lui. Eh bien 12 d’entre eux appartenaient à M. car ils étaient dans une voiture qu’il avait prêtée à Y. lequel ne voulait pas « qu’on casse la voiture, alors j’ai monté les portables chez moi ». La juge assesseur s’étonne qu’un homme qui sort de prison prenne un tel risque sans s’interroger plus avant. « Je ne veux pas savoir, je ne m’occupe pas de la vie des gens. » L’autre juge assesseur dit qu’il a pris des notes mais néanmoins ne comprend pas les Calzone et les déplacements. La procureur n’a « pas compris de quoi vous viviez ». L’audience sera levée sur cette inconnue.

Les écoutes téléphoniques regorgent d’échanges incriminants
Des filatures en juin 2019 ont établi des trajets en convoi de M. et de Y. aux Minguettes, puis constatent un arrêt de M. au bois des Baudots au retour. Les écoutes téléphoniques regorgent d’échanges incriminants, ce que contestent les prévenus à l’audience. Le prévenu absent est né et vit encore, chez sa mère, à Vitry-sur-Seine. Il était âgé de 19 ans en 2019. On lui reproche, outre l’acquisition (héroïne et cocaïne) et l’usage de stupéfiants d’avoir été complice du trafic en faisant le guetteur. C’est le cas également le cas de F. et de P. Ce dernier est le plus âgé, il a 54 ans. Il se droguait tant, alors que placé sous curatelle il ne percevait que l’AAH, qu’il avait dit à quelques copains vouloir participer, pour ne pas manquer de drogue. Il en consommait pour 80 euros un jour sur deux, c’est ce qu’il dit.

Des vendeurs cagoulés dans les étages des tours L puis M
En résumé : les vendeurs ont agi d’abord dans la tour L puis dans la tour M. Des guetteurs en contrôlaient l’accès. Le ou les vendeur(s) se trouvai(en)t dans les étages, ils étaient la plupart du temps cagoulés. Le trafic se fournissait à Lyon. Un des guetteurs a désigné à l’audience, du menton, M. comme étant celui qui lui donnait des instructions. M., lui, désigne un certain « Tibé » comme une des têtes du réseau. Et Y. se défend de la moindre participation à quoi que ce soit d’illégal, sauf que, le président Madignier le rappelle : il est identifié comme revendeur et tête de réseau par plusieurs consommateurs. « On me confond avec un de mes frères ! » Y. est jugé en état de récidive légale, il encourt donc 20 ans de prison.
FSA
*C’est bien évidemment sans le moindre rapport mais cette histoire de Calzone fait penser à la Pizza connection https://fr.wikipedia.org/wiki/Pizza_Connection

Les articles sur le procès de novembre 2020

3 11 2020 (1)
Hier s’ouvrait au tribunal de Chalon-sur-Saône le procès de plusieurs personnes pour un trafic de stupéfiants qui battait son plein en 2018/2019, dans le quartier du Tennis, au Creusot. Ce mardi 3 novembre, Angélique Depetris, substitut du procureur, a pris ses réquisitions. Elle commence par planter le décor.
« Nous sommes au Creusot, en Saône-et-Loire, petite ville de 20 000 habitants, dans le quartier du Tennis, un quartier populaire. En l’an de grâce 2018, le 3 octobre, une habitante vient faire une main courante au commissariat de la ville car elle a eu la visite de deux jeunes d’environ 20 ans. » La procureur lit les déclarations de la femme : « Ils ont dit que je cachais la police, ils venaient vérifier si il y avait des caméras chez moi. Ils ont regardé, ils ont embrassé mes enfants avant de repartir en disant : ‘Excusez-nous pour le dérangement.’ » La veille, la BAC était passée en bas de sa tour, demandant un renseignement. Cette femme avait parlé aux policiers, juste pour leur dire qu’elle ne savait pas, mais on l’avait vue, et illico soupçonnée d’être passée à l’ennemi (La loi, en l’occurrence).
« Donc, en 2018, des gens tiennent un quartier au Creusot »
Angélique Depetris prend le temps, pour donner la mesure des choses, pour que l’on ressente ce que ça représente. « Donc, en 2018, des gens tiennent un quartier au Creusot. » Quartier tenu au point que : - Ces gens avaient installé une tente, entre des barres, pour vendre, au vu et au su de tous. – Il y eut deux règlements de compte, et une jeune fille blessée. – Un homme en fuite, recherché par des bandes rivales. – Un des prévenus à ce procès, bien content d’être en prison, car il s’y sent « en sécurité ».
« La destruction par la violence, les règlements de comptes, les contrôles du territoire »
« Tous – et la magistrate souligne ce « tous » - ont une part de responsabilité dans ces faits. Une part de responsabilité dans la terreur instaurée, et la destruction par overdose. » Elle pense à trois prévenus, 2 femmes et un homme, « qui passent en une seconde, d’une situation insérée à la désocialisation, pour avoir goûté une de ces drogues ». « C’est aussi la destruction par la violence, les règlements de comptes, les contrôles du territoire. Dans ce dossier on a trouvé : 3 pistolets automatiques, 1 revolver, 1 arme de poing, 1 fusil à pompe. Toutes ces armes sont reliées, par l’ADN et, ou, les empreintes, aux frères A. »
Paris -> Le Creusot, pour vendre de la drogue
Les frères sont dans le box. L’un a 33 ans, l’autre, 24. Un troisième frère est aussi impliqué, mais n’est pas jugé là. Ils sont en détention provisoire depuis le 31 janvier 2019. Ils ne sont pas de la région, et ce fait est significatif, la procureur y vient : « Au total on a saisi, dans cette enquête, plus de 8 kilos d’héroïne, et 560 grammes de cocaïne. » Il y en a donc pour plus de 120 000 euros d’héro, et plus de 30 000 euros de cocaïne, or en 2015, les saisies d’héroïne dans le pays se montaient à 818 kg, « dans ce dossier, poursuit madame Depetris, on a 1% de cette saisie, au Creusot, une ville de 20 000 habitants. Ça explique pourquoi ce marché est si juteux, et qu’on vienne de Paris pour s’y impliquer. »
Association de malfaiteurs
Les frères A. sont donc venus de la capitale pour « bosser » au Creusot, et ils ont mis en place, dit la procureur, « un trafic à l’ancienne, très hiérarchisé ». Si 7 prévenus sont présents, ils sont 11 à être portés sur le rôle, l’un d’eux est en fuite, deux autres seront jugés plus tard, « mais tous sont pris, à l’exception du couple X (chez qui l’enquête a fortuitement commencé) dans une association de malfaiteurs, et tous ont reconnu qu’ils avaient connaissance de ce trafic ou s’en doutaient très fortement. » La procureur détaille les implications qui ont facilité le trafic, soit en hébergeant les parisiens, soit en facilitant leurs transports ou celui de la drogue.
« Dans ce milieu c’est tout beau, tout rose, y a toujours de l’argent. ?Mais quand tu te fais péter, voilà ce qui arrive »
L’enquête a déployé tous les moyens possibles pour démonter la structure criminelle. Outre les saisies de talkies walkies, de téléphones par dizaines, des armes, des drogues, la découverte d’une cache spécialement installée dans la Golf d’un des frères A., derrière le tableau de bord sur lequel on avait ajouté un bouton qui en commandait l’ouverture, les enquêteurs ont mis sur écoute tout un tas de gens. Une femme a dit « Dans ce milieu c’est tout beau, tout rose, y a toujours de l’argent. Mais quand tu te fais péter, voilà ce qui arrive. » ça c’est pour les deux qui ont fini par se mettre en retrait, considérant qu’ils avaient en face d’eux « des trop gros voyous ». Les écoutes des frères A. après leur incarcération achèvent de les impliquer comme têtes de réseau.
Des chardonnerets
Bien sûr, la procureur reprend les éléments de ce fameux voyage que les enquêteurs ont intercepté, le 28 janvier 2018. Celui avec la Golf et les 5 kg de drogue dure cachés derrière le tableau de bord. Il y avait également deux voitures dites « ouvreuses », dans l’une d’elle, des oiseaux, des chardonnerets dont le frère A., de 33 ans, faisait manifestement le trafic également. On trouve là où il logeait, 12 téléphones, et ses empreintes ou son ADN sur plusieurs des pains d’héroïne transportés. La Golf lui appartenait, elle était conduite par le plus jeune, le jour de leurs arrestations.  
Ils tenaient le quartier
L’enquête qui avait commencé rue des Capucines, indique que le trafic s’était ensuite déplacé dans la tour M. Des parisiens étaient bel et bien venus s’installer ici pour monter un réseau de trafic de drogues (héroïne, cocaïne et cannabis). Nourrices, charbonneurs, revendeurs, tout le monde s’activait, et la population souffrait. Outre les moyens de communication, les moyens de transports, ces caïds s’étaient équipés de chiens. Comme le disait la procureur en ouvrant ses réquisitions : ils tenaient le quartier.
Pas de mandat de dépôt requis pour le bas de la pyramide
Elle requiert des peines allant de 1 an de prison entièrement assorti d’un sursis probatoire, à 3 ans de prison (dont 1 an assorti d’un sursis probatoire de 2 ans) à l’encontre de 5 prévenus, hommes et femmes, en tenant compte de leur degré d’implication, de leurs casiers judiciaires et de leurs situations actuelles. Elle ne demande pas d’incarcération, car « il me semble que suite à leurs interpellations, ils ont repris en main leurs vies, ils se sont réinsérés. Donc la justice passe, elle le doit, mais ne doit pas les désinsérer. » Obligations de soins et de travailler, pour tous.
7 ans de prison ferme pour les têtes du réseau sont requis  
En revanche, pour un des prévenus contre lequel avait été délivré un mandat de recherche, elle demande une peine de 4 ans de prison dont un an assorti d’un sursis probatoire de deux ans. Elle requiert 4 ans ferme contre un autre (26 condamnations dont 2 pour trafic de stups). Et puis, concernant les frères A., elle demande 7 ans de prison chacun. Maintiens en détention pour tous.
Les frères A. ont choisi de garder le silence à leur procès. Les avocats plaident cet après-midi. Décisions dans la soirée ou demain, mercredi.

3 11 2020 (2)

7 ans de prison pour « les gérants » du trafic de drogues au Tennis

Au terme d’une audience de deux jours, le tribunal présidé par le juge Madignier a reconnu l’existence d’un réseau de trafic de drogue installé dans le quartier du Tennis au Creusot par les frères Abderrahmane. En conséquence, Fehtry (33 ans) et Mohamed (24 ans) ont été condamnés à 7 ans de prison chacun, et à l’interdiction de séjour en Saône-et-Loire pendant 5 ans, ce mardi 3 novembre en début de soirée.
Il reste un frère à juger pour clore ce premier dossier*
Ils ont des surnoms de Marx Brothers, mais ils ont choisi le trafic de drogue pour « gagner de l’argent », parce que ça, ils kiffent (référence à l’écoute de l’un d’eux pendant sa détention provisoire). Ce mardi soir, « Gravo » et « Mimo » sont reconduits dans leurs centres de détention respectifs pour y purger leurs peines, et « Rha » sera, lui, jugé plus tard, pour les mêmes préventions et le même niveau d’implication. Mais une fois ce dossier clos, un second dossier Abderrahmane arrivera : le quatrième frère sera jugé pour avoir repris le trafic dans le quartier du Tennis après les interpellations de janvier 2019.
Une boutique où l’on vend à visage couvert
Et pourtant, alors qu’un dispositif s’occupait d’intercepter les voitures servant au go fast, une opération de police était menée dans le quartier du Tennis, menant à plusieurs arrestations, y compris de mineurs, car les frères avaient recruté sur place tout le personnel nécessaire à faire tourner leur boutique. Une boutique où l’on vend à visage couvert (« cagoulés » a dit un avocat), où le chef se sert des téléphones des autres pour rester discret, où l’on tient son pouvoir par l’exercice d’un management autoritaire (dont la définition est la suivante : une structure et des consignes stricts, limite l'autonomie et vise à l'efficacité brute des collaborateurs qui n'ont aucun regard sur les décisions centralisées sur la personne du manager, ndla) qui peut se prolonger de coups, de tabassages, de représailles à main armée, etc.
Gérants, nourrices, taxis, guetteurs, revendeurs
Une boutique qui se nourrit des manques des uns et exploite la pauvreté des autres. Qu’on en juge : tel couple touchait 200 euros par mois pour garder la drogue à son domicile. Ça ne fait pas lourd le loyer, mais quand les fins de mois sont « difficiles », c’est leur mot, eh bien… Et lorsqu’il faut accompagner un voyage aux Pays-Bas pour rapporter de la marchandise, c’est comme un jackpot, alors que c’est une somme toujours si dérisoire au regard des bénéfices encaissés par les « gérants », c’est le mot qu’emploient les magistrats et avocats. Le tribunal a donc reconnu que cette structure existait, avec ses gérants (les frères), ses « taxis », ses « nourrices », ses guetteurs et ses revendeurs.
Deux maintiens en détention, sur les 7 autres condamnations
Ce soir, 7 autres personnes ont été condamnées, le tribunal a là-aussi quasiment suivi les réquisitions. Monsieur P., toxicomane (déjà jaune comme un coing) : 4 ans de prison, maintien en détention. Monsieur E., 4 ans de prison dont 2 ans de sursis probatoire, maintien en détention. Le couple W-D, qui fut nourrice et accompagnateur de voyages, revendeur, également : 3 ans chacun dont 18 mois assortis d’un sursis probatoire de 2 ans. Tous deux toxicomanes. Le couple R-D, chez qui eut lieu la perquisition initiale, menée dans le cadre d’une autre enquête est condamné à des peines de sursis probatoire (avec 1 an de prison à la clé). Enfin, madame L., relaxée du chef de participation à association de malfaiteurs, est condamnée à un an de prison entièrement assorti d’un sursis probatoire pendant 2 ans. ?Les plaidoiries des différents avocats furent sobres, portant sur les durées de prévention, sur les implications et surtout sur les situations actuelles des ceux qui comparaissaient libres. Les avocats des frères Abderrahmane furent plus longs, plaidant que « fraternité ne vaut pas culpabilité », ce qui revenait à en déshabiller un pour habiller l’autre, mais les jeux sont faits.
Les enfants, grandes victimes collatérales
Les grandes victimes collatérales de ce réseau sont apparues dans les derniers mots, avant que l’audience ne soit close : les enfants des uns et des autres. « Je regrette, dit l’une. Je veux aller de l’avant. Je veux récupérer mon fils. J’ai perdu beaucoup. » « Je regrette ce que j’ai fait, dit un autre. J’ai été incarcéré à Dijon, ça n’a pas été évident. J’essaie d’avancer pour récupérer mon fils à la sortie. » « C’était très compliqué, ces deux années. Je ne vois plus ma fille. J’ai compris. Je veux récupérer ma fille, c’est la chose la plus importante pour moi. »
Les promesses de malheur sont tenues
Quant à Mohamed Abderrahmane, son avocat a dit que pendant sa détention provisoire, il a d’une part été victime d’une dizaine d’autres prisonniers qui lui sont tombés dessus au point qu’il lui fut interdit de sortir de sa cellule, et qu’il fallut 6 mois et qu’il se scarifie pour obtenir son transfert ; d’autre part qu’il est né un enfant qu’il n’a pas pu reconnaître, dont il ne connaît ni le nom, ni le sexe. La justice est passée, ce soir, mais les promesses de malheur contenues de fait dans toute activité criminelle sont passées, elles aussi, et tout de suite le kif est moins fun.
Florence Saint-Arroman
*et deux autres prévenus, placés sous contrôle judiciaire