
Pour lutter contre les violences, les fédérations sportives ont progressivement renforcé leurs dispositifs : « Il existe désormais un contrôle d’honorabilité »


À l’occasion du "Emilie Mottet Tour!" une table ronde était consacrée aux violences sexuelles et sexistes dans le sport, éducateurs, responsables associatifs et acteurs du mouvement sportif ont partagé constats, expériences de terrain et outils de prévention. Entre témoignages de vestiaire, actions de terrain et dispositifs de signalement, un même message est revenu tout au long des échanges : la parole doit circuler pour protéger les victimes et faire évoluer durablement les pratiques sportives.
Parmi les interventions marquantes, celle de Monsieur Dupuis, entraîneur de football, a mis en lumière la banalisation de certains comportements discriminatoires dans les vestiaires professionnels. Il a raconté être intervenu face à des chants homophobes diffusés à plein volume avant les entraînements.
« Ils mettaient cette musique-là parce qu’il y avait un joueur homosexuel. C’était dirigé contre lui. Et personne n’intervenait », a-t-il expliqué devant l’assemblée. L’entraîneur décrit alors une prise de position délicate dans un environnement où « les joueurs professionnels ont un ego surdimensionné ». Malgré la pression du groupe et du staff, il affirme avoir choisi de réagir : « J’ai dit : vous enlevez ça et vous mettez autre chose. »
Aujourd’hui entraîneur de gardiennes dans un club féminin récemment promu au niveau national, il évoque également un autre univers sportif, marqué selon lui par une forte méfiance envers les encadrants masculins. « C’est un cercle très fermé où on a beaucoup de mal à rentrer et beaucoup de mal à se faire accepter », confie-t-il, estimant que cette réserve est « tout à fait logique » au regard des violences dénoncées dans le milieu sportif.
De son côté, Isabelle Jeannot, membre du réseau VIF, a présenté l’engagement de la ville du Creusot dans la prévention des violences sexistes et sexuelles dans le sport. Elle a rappelé que cette mobilisation était née à l’approche des Jeux olympiques de Paris. « On nous avait sollicités pour mettre en place des actions autour des Jeux et nous avons choisi de parler des violences sexistes et sexuelles dans le sport parce que cela nous semblait important », explique-t-elle.
Elle insiste sur le fait qu’il ne s’agissait pas de « pointer du doigt le monde du sport », mais au contraire de créer une dynamique de prévention sur le territoire. Avec Laetitia, sa collègue engagée sur le dossier, elle décide alors de s’appuyer sur l’association , dont elle salue le travail.
« C’est une association qui fait un travail remarquable, avec beaucoup de force mais aussi beaucoup de cœur », souligne-t-elle en évoquant le parcours de son fondateur, ancien sportif victime de violences sexuelles.
La ville du Creusot a ensuite développé plusieurs actions de sensibilisation auprès des jeunes. Parmi elles, la création d’une bande dessinée intitulée
Histoire ordinaire, réalisée avec des collégiens, des lycéens et des jeunes de la mission locale. « On voulait parler aux jeunes avec leurs mots et leurs réalités », explique Isabelle Jeannot.
Mais l’action majeure reste la création d’une charte de prévention des violences sexistes et sexuelles dans le sport. Une initiative qui n’a pas immédiatement convaincu les clubs locaux. « Je ne vais pas vous dire qu’au début on a eu un élan massif », reconnaît-elle avec franchise.
Déterminée, Isabelle Jeannot raconte avoir multiplié les rencontres avec les associations sportives. « J’ai pris mon bâton de pèlerin et j’ai fait le tour des clubs », raconte-t-elle. Aujourd’hui, « 30 associations du Creusot ont signé cette charte ».
Chaque club signataire doit désormais désigner un référent chargé des questions de prévention et de signalement. Ces référents suivent des formations spécifiques et travaillent en lien avec les réseaux locaux spécialisés dans les violences.
« Depuis que nous avons créé cette dynamique, deux clubs nous ont déjà sollicités pour des inquiétudes ou des questionnements », précise Isabelle Jeannot, preuve selon elle que « la parole commence à circuler ».
Elle a également présenté un outil pédagogique inspiré du violentomètre : le « règleau sport », destiné aux enfants et adolescents pour les aider à identifier les comportements acceptables ou non dans le cadre sportif.
« Beaucoup de jeunes finissent par trouver certaines choses normales », déplore-t-elle. Elle cite notamment les insultes sexistes, les remarques sur le corps ou les comportements déplacés dans les vestiaires. « Qu’un entraîneur dise à une jeune fille : “Tu as pris un peu de cul”, ce n’est pas normal », insiste-t-elle.
Face à ces dérives, Isabelle Jeannot défend une approche de terrain et de proximité : « Nous essayons d’avoir un discours très pédagogique avec les enfants et les jeunes. »
Annick Decerle, membre du comité départemental olympique et sportif et présidente du comité départemental du Fair-Play en Saône-et-Loire, a quant à elle rappelé l’ampleur du phénomène. « Les violences dans le sport en 2025 ont augmenté de plus de 64 % », souligne-t-elle. Selon elle, ces violences peuvent être « physiques, verbales ou comportementales » et prennent souvent la forme de « manipulation, séduction, emprise ou abus d’autorité ».
L’intervenante insiste sur la spécificité du milieu sportif, où le rapport au corps peut brouiller certaines limites. « Dans le sport, le corps a un statut particulier. Il est au centre des relations et cela amène parfois à accepter des comportements qu’on ne tolérerait jamais dans la vie ordinaire », explique-t-elle.
Face à ces situations, la vigilance des proches et des encadrants apparaît essentielle. Annick Decerle évoque plusieurs signaux d’alerte : « Le jeune ou l’adulte peut perdre confiance, s’isoler du groupe, abandonner brutalement une activité ou au contraire se surinvestir dans l’entraînement. » Des changements d’attitude, parfois marqués par « l’agressivité ou la provocation », doivent également interpeller.
Pour lutter contre ces violences, les fédérations sportives ont progressivement renforcé leurs dispositifs. « Il existe désormais un contrôle d’honorabilité », rappelle-t-elle. Les dirigeants et encadrants font ainsi l’objet d’une vérification automatisée liée aux infractions sexuelles et violentes.
Mais pour les participants à cette conférence, la prévention passe aussi par une transformation plus profonde de la culture sportive. Respect de l’intimité dans les vestiaires, limitation des contacts physiques au strict nécessaire, encadrement des déplacements, interdiction du bizutage ou vigilance autour des photos et vidéos : autant de recommandations présentées aux clubs et entraîneurs.
« Libérer la parole pour être aidé et protégé, c’est la première des choses », insiste Annick Decerle. Elle rappelle également l’existence du dispositif Signal Sports et encourage les témoins à effectuer un signalement, même en cas de doute : « Vous n’êtes pas sûr de votre coup, mais il faut quand même faire la démarche. »
Plusieurs associations engagées dans la prévention interviennent également directement dans les clubs, auprès des jeunes, des parents et des éducateurs. « Il y a toujours, à la suite de ce genre d’animation, des choses qui se révèlent », observe-t-elle. Une réalité qui rappelle que derrière l’image protectrice du sport, les violences restent présentes et nécessitent une vigilance constante de tous les acteurs du monde sportif.



