Parmi l’ensemble des transformations liées aux changements climatiques, la disparition de la neige est probablement l’une des plus marquantes. C’est particulièrement le cas en Europe où année après année, on se désole de sa raréfaction et s’interroge sur le devenir des territoires qui en vivent.
La disparition annoncée de cette texture si particulière bouleverse tout autant notre futur que nos souvenirs : perdre la neige, c’est aussi perdre un peu de notre culture.
La neige façonne bien plus que nos paysages
Alain Corbin, pionnier de l’histoire des sensibilités, a montré dans ses travaux que le paysage et le climat sont également sujets à des appréciations esthétiques, culturelles, et donc chargées d’émotions et historiquement situés.Pour le dire autrement, la neige façonne bien plus que les paysages. Elle affecte également nos pratiques et nos représentations qui, réciproquement, l’investissent en retour. Sa disparition induit donc une perte dans nos manières collectives d’habiter et de traverser les territoires parfois intimes et familiers, nos manières d’être ensemble dans l’espace.
Des tableaux de Bruegel à ceux de Monet, les représentations artistiques ont cherché à restituer son intensité, son silence, ses couleurs ou cette mélancolie si spécifiquement incarnée par la neige.
De James Bond à Love Actually, la puissance narrative de la neige
Le cinéma a également contribué à travailler la puissance narrative de la neige : quel James Bond n’a pas dévalé une piste de ski à toute allure ?La tempête de neige est un cliché cinématographique très utile à l’immobilisation des personnages, qu’il s’agisse de déclencher la terreur, comme dans « Misery » (1990), l’adaptation cinématographique du roman éponyme de Stephen King, ou au contraire d’y trouver là un prétexte scénaristique à l’élaboration d’une comédie mâtinée d’absurde, comme dans « Un jour sans fin » (1993).
Moins de neige naturelle en Europe, plus de neige indoor à Dubaï
La disparition de la neige menace aussi évidemment les pratiques de loisirs et récréatives liées aux sports d’hiver : luge, raquettes, patins à glace, et ski bien entendu. La nouvelle revient chaque hiver dans les médias, avec désarroi ou résignation.Les conditions neigeuses sont en effet très dégradées pour la plupart des stations de ski européennes. Les études scientifiques annoncent la fermeture de la quasi-totalité des stations de ski européennes d’ici la fin du siècle, laissant présager une crise de l’industrie du tourisme et des loisirs qui viendra bouleverser l’économie des régions montagneuses et leurs habitants.
À vrai dire, la disparition de la neige y est déjà effective, puisque la plupart des stations européennes demeurent skiables aujourd’hui uniquement grâce au développement massif de la neige artificielle, lancée à coups de « canons » spécialement conçus pour cette pratique.
À l’autre bout du globe, en lisière du désert d’Arabie, le Mall of Emirates propose toute l’année de pratiquer le ski et le snowboard, au sein de sa fameuse piste indoor. Une école de ski permet même de prendre des leçons sur place, pour les débutants ou bien pour améliorer ses performances.
Et cela alors que la température moyenne annuelle à Dubaï est de 29 °C. Là-bas, la neige est certes artificielle, mais elle est surtout proposée comme une attraction exotique, une curiosité au sein de l’aire géographique et climatique du Golfe persique. Serait-ce là le destin annoncé de la neige sur terre ?
Des bonhommes de neige en voie de disparition, mais omniprésents dans la culture enfantine
Dans ces conditions, il n’est pas étonnant de constater que la confection des bonhommes de neige est en voie de disparition en France et dans une partie de l’Europe.Sur la plate-forme Histoires de nature, du Muséum nationale d’histoire naturelle de Paris et de son homologue berlinois, dédiée à la collecte de témoignages sur la façon dont l’anthropocène transforme nos environnements, les récits de disparition des bonhommes de neige que nous avons étudiés sont récurrents – et souvent poignants.
Il faut dire qu’autour de ce rituel hivernal – auquel nous pourrions ajouter celui de la « bataille de boules de neige » – se nouent à la fois des éléments d’ordre temporels et mémoriels : répétitivité annuelle, attente et impatience, symbole de l’hiver. Il existe aussi une forte codification : le bonhomme de neige est figé autour de règles précises qui signalent sa bonne réalisation, comme la carotte en lieu et place du nez.
Tout comme « Le Père Noël supplicié » dont parle l’anthropologue Claude Lévi-Strauss, il met en jeu le rite comme mécanique initiatique et permet de produire des sentiments d’appartenance à sa famille, sa fratrie, son groupe d’amis, etc. Il offre un moment de joie, d’émerveillement et de célébration du mystère de la vie en plein cœur de l’hiver.
La toute première photo connue de bonhomme montre combien les adultes prennent aussi plaisir à fabriquer cet être qui entretient quelques similitudes avec les humains.
Les exemples sont fort nombreux, mais il y en a un qui possède désormais une réputation mondiale. Il s’agit évidemment d’Olaf, le gentil bonhomme de neige du film à succès La Reine des neiges, qui s’est imposé en quelques années comme l’un des personnages les plus populaires de l’univers Disney, décliné et reproduit des millions de fois sur des trousses, t-shirts, peluches ou porte-clés.
Où sont passées les neiges d’antan ?
Pour citer le poète François Villon, mais où sont les neiges d’antan ? Il y a plus de 20 ans, le philosophe Glenn Albrecht inventait le concept de « solastalgie » pour désigner la détresse et la nostalgie causée par les bouleversements environnementaux. Plutôt périphérique à l’époque, le terme est aujourd’hui abondamment repris dans les médias et par la recherche en sciences humaines et sociales, qui lui consacrent de nombreux travaux.La solastalgie est fille de la nostalgie, qui désigne étymologiquement le mal du pays (nostos signifie « retourner chez soi » en grec, et algia « la douleur ») lié par exemple à l’exil, ou à l’impossibilité de rentrer chez soi. À la différence près qu’avec la solastalgie, il n’y a pas d’exil : les paysages ou notre habitat disparaissent d’eux-mêmes sous nos yeux, souvent de façon définitive et irrémédiable, sans même que nous n’ayons à nous déplacer.
Cette disparition conduit à ce que les chercheurs nomment l’amnésie environnementale générationnelle : au fil des dégradations de l’environnement, chaque génération considère l’état dans lequel elle grandit comme le niveau non dégradé, autrement dit de référence.
Emmanuelle Fantin, Maîtresse de conférences en sciences de l'information et de la communication, Sorbonne Université et Sophie Corbillé, Professeure des universités en sciences de l'information et de la communication, Sorbonne Université
Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.






















































