mercredi 18 septembre 2019

Opération Foire du Creusot :

Bénéficiez de 20% de remise sur tous vos travaux*

Pour toute commande passée entre le Samedi 14 et le Dimanche 22 Septembre

Édito
Les résultats des élections européennes ont confirmé qu’il convient de se méfier de plus en plus des sondages. Jean-Luc et Laurent faisaient la gueule dimanche soir, mais ils n’étaient pas les seuls.
Questions à...
Le lundi 9 septembre 2019 restera dans l’histoire pour l’Hôtel-Dieu du Creusot, avec la première intervention chirurgicale réalisée avec le robot chirurgical, le 1er de Saône-et-Loire.
Le Docteur Jean-Philibert Combier a réagi dans une interview exclusive à creusot-infos.
«Le robot ne remplace pas le chirurgien. Il exécute ses gestes. C’est un progrès considérable»
«C’est capital pour recruter de jeunes médecins»
«Le Maire du Creusot a eu une vision d’avenir et de progrès sur ce dossier stratégique»
Vice-président du Conseil Régional de Bourgogne – Franche-Comté, en charge des lycées et de l’apprentissage, Stéphane Guiguet détaille l’implication de la Région en matière d’investissements, mais aussi pour «le pouvoir d’achat des lycéens et de leurs familles».
Le conseil départemental est mobilisé pour les Collèges. C’est que ce le Président André Accary a annoncé, ce jeudi matin, à Montchanin, où il a fait sa rentrée des classes.
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LE CREUSOT : Le témoignage de Bernard Montois qui a perdu un bras dans un accident du travail

12/07/2019 03:18Lu 12430 foisImprimer l’article
La justice s'est prononcée et a déclarée l'entreprise «coupable de blessures involontaires»
Pour qu’on comprenne il a plaqué notre main dans le creux de ce qui manque, au creux de son buste élagué à droite. Un manque irréversible. Le 10 mai 2012 Bernard Montois, alors âgé de 52 ans, ouvrier de production à l’ex SAS Tube City IMS au Creusot, achevait de nettoyer les rouleaux du tapis de triage des laitiers quand en un éclair, « j’ai vu mon bras dans la machine, tout droit, avec le gant sur la main, comme ça (il mime de son bras valide). Moi j’étais par terre. »

Le tribunal déclare la SAS TMS International France coupable de blessures involontaires

Le 16 novembre 2018 l’affaire est (enfin) jugée par un tribunal correctionnel au TGI de Chalon-sur-Saône. On peut lire ici le récit de l’audience  http://www.creusot-infos.com/news/vie-locale/le-c... Par décision rendue le 8 mars dernier, le tribunal déclare la SAS TMS International France coupable de blessures involontaires par personne morale avec incapacité supérieure à 3 mois dans le cadre du travail, la relaxe pour les faits d’emploi de salarié sans examen médicat périodique, la condamne à 20 000 euros d’amende dont 10 000 euros avec sursis, ainsi qu’au remboursement de 2000 euros de frais d'avocat, que Bernard Montois attend toujours.
La société a dû afficher ce jugement aux portes de l’entreprise sur le site du Creusot pour une durée de 1 mois. L’ex-employé est reconnu victime, mais son parcours judiciaire se poursuit devant le tribunal des affaires de la sécurité sociale (TASS), et, ce jeudi 20 juin 2019 où nous le rencontrons en terrasse d’un café devant le palais de justice, cette procédure est toujours en cours : c’est long, c’est très long, c’est trop long.

« Moi, je m’estime pas plus qu’un autre, mais pas moins »

Bernard voit le jour au Creusot en 1961, à la Marolle, « ça j’y tiens un peu parce que ça tombe en désuétude ». Aîné de sa fratrie, il a deux frères, Michel et Daniel décédé en 2013. Leurs parents divorceront. Plus tard il se mariera, deviendra père, divorcera à son tour, il vit toujours dans une maison à Ecuisses, mais ne sait pas s’il y restera. Sa fille a bientôt 17 ans, elle est très présente les propos de son père. En attendant, celui-ci quitte l’école à 16 ans et se forme. « Je voulais faire routier mais il fallait avoir 21 ans à l’époque, alors j’ai fait mécanique. » En réalité il va se former beaucoup : mécanique auto, machine à coudre industrielle, machinisme agricole, ferroviaire. « Moi, je m’estime pas plus qu’un autre, mais pas moins. »

La place que prend une épaule dans le corps

Il a bien raison car ses savoirs l’aident à appréhender le bouleversement de son rapport avec les réalités extérieures (ses vies professionnelles, avant mai 2012, et désormais son environnement personnel : un bras manquant et un bras valide qu’il voudrait ménager).
A le regarder, pendant l’audience de jugement, on restait impressionné de découvrir la place que prend une épaule dans le corps, et on le découvrait au vide qu’elle laisse. Du coup, parmi nos questions, celle-ci : est-ce qu’à son premier lever après l’accident, les 5 jours de coma artificiel, les interventions et la perte irrémédiable d’une partie latérale de son corps, il n’a pas eu de difficultés à trouver son centre de gravité, son équilibre à la marche ? Non. « Avec le métier que je faisais, j’ai l’habitude de travailler à l’aveugle. Vous mettez votre main dans la machine, alors vous fermez les yeux pour sentir. C’est simple et compliqué à la fois, ça m’a aidé, après. »

Hôpital, centre de réadaptation, et un bras qui ne se laisse pas oublier

Depuis mai 2012, l’ouvrier privé de son outil de travail s’est forgé un autre savoir. Il quitte l’hôpital pour le centre de rééducation et de réadaptation de Mardor. Le bras aspiré par la machine ne se laisse pas oublier : les douleurs, réelles et permanentes du bras et de la main devenus fantômes, résistent à tous les antalgiques. « J’ai dû prendre du Lyrica. C’est du monstre, ça ! Tu t’en prends un et ça te monte lentement à la tête et ça te défonce. »
A Mardor un médecin l’oriente à Mulhouse pour envisager une prothèse esthétique. C’est pas du tout le bon centre, il aurait fallu Nancy, dont l’Institut de réadaptation est spécialisé dans les membres supérieurs. « J’ai perdu des années. Ça fait partie des choses qui me restent en travers. » Il est allé à Nancy, il a essayé ce qu’on fait de mieux mais qui reste, en l’état, sommaire en comparaison de ce dont est capable un bras.

Apprendre à attraper des carrés de mousse avec une main en plastique qui fait la pince

Alors l’ouvrier spécialisé en mécanique apprend. Il apprend à attraper des carrés de mousse avec une main en plastique qui fait la pince en la guidant grâce aux contractions de son muscle pectoral. Pour le reste il lui faudra diriger les tubes de plastique avec son bras valide.
Cet apprentissage demande au cerveau un travail considérable, avec le temps il intégrera un nouveau schéma corporel. En attendant Bernard vit avec ses deux bras. Il mène une double vie : celle que l’on voit, et celle que l’on ne voit pas. « Là, je vous parle, eh bien mes deux bras sont posés sur les accoudoirs. »

« Vous sentez ? C’est mes doigts ! »

C’est alors qu’il nous propose d’en ressentir quelque chose. Sous la paume de notre main droite plaquée sur le creux de cette béance si cruelle au premier abord, nous sentons comme des petits poissons qui bougent, comme des boudins qui joueraient au piano. « Vous sentez ? C’est mes doigts ! »
C’est ses doigts. Ses doigts fantômes : les terminaisons nerveuses font leur boulot et ne cessent d’envoyer des informations par impulsions électriques, et lui il souffre jour et nuit de sentir ce bras enserré à en avoir mal. « Je crois bien que je porte encore mon gant parce que ça serre aussi au poignet, mais le plus dur c’est le coude : le détendre, le débloquer, ça c’est dur. »

« J’ai 59 ans ! Qu’est-ce que vous voulez que je trouve, à cet âge ? »

Il ne se plaint pas, il dit, il raconte, il explique. Chienne de vie. Chienne de vie sociale plus précisément : « Elle n’est pas très riche, car une fois que les collègues de travail en sont sortis, il ne reste pas foule. » Vie professionnelle : « J’ai 59 ans ! Qu’est-ce que vous voulez que je trouve, à cet âge ? »
Tous les quinquas le savent, désormais et ont intériorisé le fait : leurs expériences et leurs savoirs sont disqualifiés sur l’autel de la société contemporaine qui a décidé de tout passer en low cost et après elle le déluge (croit-elle). Il perçoit une rente « accident du travail », à vie, vu que le retour à l’état initial est impossible.

Un savoir infusé sur le long temps, à transmettre

 « Oh ça m’empêche pas de vivre, non plus, mais je m’ennuie. J’aurais aimé partager mon savoir, le transmettre. Par exemple, un boulon. Un boulon c’est déjà un assemblage puisque c’est l’assemblage d’une vis et d’un écrou. Un bon exercice consiste à le désassembler : celui qui y parvient avec le bon feeling, c’est le bon !
J’ai des collègues qui doivent réfléchir pour y arriver, et ça marche aussi, mais ce genre d’exercice devrait être enseigné dans toutes les écoles. J’ai déjà bricolé du matériel, et là je recommence, pour moi, pour ménager mon bras valide. »

Outiller aussi son bras valide, pour le ménager

Bernard Montois du coup met à profit son temps pour se reconstruire un environnement adapté à son handicap mais pas sur le mode réducteur, bien au contraire.
Il songe à prolonger son bras valide d’une sorte d’outillage pour continuer à faire des gestes qui lui permettent de vivre et non de vivoter, tout en préservant ce bras-là qui naturellement est éprouvé d’être le seul sur qui compter. Pour le reste, des volets électriques, des conserves avec une tirette pour l’ouverture, un équipement pour faire les repas, une voiture aménagée, « on s’adapte ».

Comment, sa vie, à un fil d’être emportée, le 10 mai 2012, se redéploie lentement

Et toujours on y revient, à ce qui anime cet homme, et qui mériterait d’être transmis en effet, tant son savoir est vivant : « Un jour un mec a imaginé qu’une explosion pouvait transformer un mouvement longitudinal en rotation. Fallait y penser, hein ! »
Voilà comment, sa vie, à un fil d’être emportée en même temps que son bras et son épaule, le 10 mai 2012, se redéploie lentement et trouve encore sa richesse dans son savoir professionnel, à partir duquel il se représente et comprend ces douleurs fantômes qui pèsent, qui insistent, mais aussi la prothèse à venir qui exigera une refonte de son image corporelle, permettant à nouveau quelques gestes, mécaniques, certes, mais quelques gestes quand même.

« Prévenir la sécurité et la santé des salariés relève du bon sens »

Lors de l’audience de jugement en novembre dernier, Marie Gicquaud, substitut du procureur, a rappelé ce qu’elle rappelle à chaque fois qu’elle requiert sur un accident du travail : « Prévenir la sécurité et la santé des salariés relève du bon sens. » Mais le bon sens doit être soutenu par une volonté de réellement prendre ses responsabilités, et ça… « Quand j’ai pris ce poste en janvier 2012, le trou existait déjà. Pourquoi ils n’ont pas prévenu les mecs ? » Cette question n’a toujours pas obtenu de réponse digne de ce nom, du coup elle n’a pas fini de se poser à l’ancien ouvrier qui ne manque pas de faire la balance entre la somme des souffrances et des pertes, et sa vie sauve.
« L’artère a clampé, ça m’a sauvé la vie, sinon je me vidais de mon sang. Et puis mon collègue a compressé la plaie, je lui tire mon chapeau. Mon autre chance, c’est que les nerfs n’ont pas été arrachés, et c’est à la fois ce qui génère la sensation d’avoir encore mon bras avec des douleurs et des coups de jus que je ne peux pas maîtriser, et ce qui permet l’installation d’une prothèse myoélectrique. J’ai eu de la chance. N’empêche que si y avait pas eu de trou dans ce tapis… »
Florence Saint-Arroman

*https://www.editions-legislatives.fr/actualite/plus-de-tass-au-1er-janvier-2019?A compter du 1er janvier 2019, le contentieux général et technique de la sécurité sociale est transféré vers les tribunaux de grande instance et les cours d’appel spécialement désignés. A cette date, les tribunaux des affaires de sécurité sociale (Tass) seront supprimés.